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Affects trompeurs et valeur clinique de l’angoisse.

Cinzia Crozali

UFORCA-Dijon 08 juin 2013

 

Argument

Carte de visite du patient, l'affect est présent dès la première rencontre avec un analyste. Il donne la couleur à la voix du sujet, parfois il l'empêche ou en altère le rythme ; il déborde du corps ou le prend en otage. Irruption énigmatique qui échappe à la volonté, l'affect peut être réduit à une simple décharge physiologique. Lacan nous apprend à le considérer plutôt comme une décharge de la pensée, qui « vient au corps » et non pas « du corps ». Le devoir éthique qui nous en revient est celui de « vérifier l'affect »1 ; d'en vérifier ses effets trompeurs ou son authenticité, afin de cerner, au delà de la structure de fiction de l'affect, la position du sujet face à son désir et d'établir « en quoi, dans le champ du langage, l'affect est effet de vérité » 2.

Quelle place donner aujourd'hui à l'affect, dans la cure analytique ? Et en particulier, quelle est la valeur clinique de l'angoisse, « prise véritable sur le réel »3 et seul affect qui ne trompe pas ?

1 J. Lacan, Télévision, Autres Ecrits, Paris, Seuil, 2001, p.524.

2 J.-A. Miller, Les affects et l'angoisse dans l'expérience psychanalytique, Actes de l'ECF, 1986, p. 122.   

3 J. Lacan, Le séminaire, L'angoisse, Livre X, Paris, Seuil, 2004, p. 385. 

 

***

Je vais partir du thème de vos travaux : les humeurs, les passions et les affects. C'est cela qui m'a un peu orientée pour la préparation de cette intervention en faisant référence à la dépression parmi les affects.

J'ai titré mon intervention : « Affects trompeurs et valeur clinique de l'angoisse » parce que j'ai positionné la dépression parmi les affects trompeurs et j'explique comment.

Je voulais d'abord reprendre une brève lecture des affects selon Freud, pour passer à Lacan et toucher quelques vignettes cliniques différentes de celles du livre déjà daté[1], dans ma pratique actuelle.

 

La question des affects est affrontée par Freud dès les débuts de son travail. Dans une lettre à Fliess du 21 mai 1894, Freud écrit à son ami au sujet de ses avancées sur la théorie des névroses et sur les affects, et il lui confie aussi quelque chose à propos des affects qui le concernent personnellement à cette époque-là de sa vie. Il écrit précisément : « Je suis éternellement d’une humeur vacillante »[2] et plus tard, il lui parlera de ses états d’abattement et de son humeur dépressive[3].  Les affects l’intéressent aussi bien en tant que chercheur que comme sujet. Dans cette lettre du 21 mai donc, Freud écrit à son ami avoir atteint une vue d’ensemble sur son interprétation des névroses qui lui permet d’énoncer au moins trois mécanismes concernant les affects :

« Premièrement, celui de la conversion des affects (hystérie de conversion), deuxièmement, celui du déplacement de l’affect (obsessions) et troisièmement, celui de la transformation de l’affect (névrose d’angoisse, mélancolie) »[4].

L’affect donc bouge, circule, il « se convertit », « se déplace » et « se transforme », mais, nous dit Freud, il n’est pas refoulé. Dans chacun de ces mécanismes réside un excès d’affect, un trop, qui trouve justement dans l’un des trois mouvements une sorte de solution « symptomatique » à une excitation accumulée et devenue insoutenable pour le sujet. C’est la thèse de Freud : celle de la décharge d’un trop de tension psychique. Il utilise le terme de « quota d’affect » (Affektbetrag) pour indiquer une certaine valeur affective dont est muni chaque évènement et chaque impression psychique. Très précocement, Freud articule clairement l’affect au traumatisme. Dans son texte « Études sur l’hystérie (1895) » il écrit que : « tout incident capable de provoquer des affects pénibles : frayeur (Schrecken), anxiété, honte, peut agir à la façon d’un choc psychologique et c’est de la sensibilité du sujet considéré que dépendent les effets du traumatisme »[5]. Le traumatisme psychique est donc l’élément déterminant de la névrose[6], mais ce n’est pas l’incident en soi la cause de la névrose. Ce qui compte, c’est ce que le sujet fait de ces affects. « C’est de la sensibilité du sujet considéré que dépendent les effets du traumatisme ».  C’est grâce aux associations et aux élaborations du sujet que l’affect trouve la possibilité de se décharger; sinon, il reste, pour ainsi dire, coincé et il produit l’état pathologique.  Les résidus de l’approche freudienne dite énergétique sont présents dans cette idée de blocage et de décharge.

 

Le concept d’affect est utile à Freud pour préciser sa théorie des pulsions. Puisque l’affect n’est pas refoulé, nous pouvons y avoir accès, tandis que, à la pulsion, nous ne pouvons pas accéder. Sans l’affect, nous ne saurions rien de la pulsion. Il est parfois difficile en lisant Freud de démêler l’affect de la pulsion puisqu’il recourt pour l’affect aux mêmes références à l’énergie sexuelle qu’il utilise pour parler de la pulsion. Cette difficulté sera surmontée au fur et à mesure de son avancée dans sa recherche. En effet, il abandonnera le modèle énergétique pour s’orienter vers quelque chose qui le passionne davantage et que Lacan indique comme étant la véritable découverte de Freud, celle qui révolutionne sa pensée, c'est-à-dire le fonctionnement symbolique. À partir de ce moment, l’affect ne demeure plus dans une logique énergétique, mais sera articulé à la logique signifiante. Selon Lacan, ce moment est repérable dans L’Interprétation des rêves (1899-1900), qui représente la révolution complète de la pensée de Freud avec la découverte du fonctionnement du symbole, des calembours, des jeux de mots[7]

Il s’agit d’un tournant dans l’élaboration de Freud, une révolution qui investit tous les aspects de sa pensée. L’affect aussi y est concerné, et notamment dans ses rapports avec la représentation pulsionnelle.

C’est grâce à L’Interprétation des rêves que Freud peut donner une nouvelle lecture de l’affect en le considérant comme toujours justifié par rapport au contenu (refoulé) de la représentation, même s’il ne se confond pas avec ce contenu. Dans ce texte, il écrit que l’affect a toujours raison[8] et que :   

 « Lorsqu’un hystérique s’étonne qu’une bagatelle lui inspire une telle peur, lorsqu’un homme atteint d’obsession est surpris qu’une futilité devienne pour lui un remords angoissant, tous les deux se trompent en tenant le contenu représentatif, la bagatelle, la futilité, pour l’essentiel, et ils se défendent en vain tant qu’ils prennent ce contenu représentatif pour point de départ du travail de leur pensée. C’est la psychanalyse qui leur montre le chemin en reconnaissant, à l’encontre de leur façon de faire, l’affect comme justifié et en recherchant la représentation qui s’y rapporte et qui a été refoulée et remplacée par un substitut.(…) Nous supposons ici que le déclenchement affectif et le contenu représentatif ne forment pas une unité organique et indissoluble, mais qu’ils sont simplement accolés l’un à l’autre, que l’analyse peut les séparer. L’interprétation des rêves nous montre qu’en réalité il en est ainsi »[9].

 

 

La discordance de l’affect

 

Donc, dit Freud, l’affect a toujours raison, l’affect est justifié, même et surtout quand il est discordant par rapport à la représentation, et cette discordance peut s’exprimer de deux façons : soit un affect exagéré, disproportionné par rapport à sa cause apparente, soit un manque d’affect ou un affect a minima pour une cause apparente très grave. Ces causes apparentes sont en effet des déguisements du désir refoulé, véritable cause de l’affect.

Freud donne deux exemples d’affects non accordés avec le contenu d’un rêve, d’affects manquants.

Le premier est le cas d’une dame qui rêve qu’elle aperçoit trois lions et qui n’a pas peur. En suivant les associations de cette dame, Freud retrouve quelles sont les vraies figures déguisées en lions[10], et donc la raison de l’absence de peur pour la dame. Le premier était le père, le deuxième, le prof d'anglais et l'autre, un ami, et ça s'était fait sur des traits perceptifs comme la crinière et la couleur de la barbe, des cheveux, une partie du nom, donc tous les détails qui n'avaient rien à voir avec la férocité ou quelque chose qui pouvait effrayer.

Le deuxième est le rêve très connu d’une jeune dame qui voit son petit neveu mort, étendu dans un cercueil et n’en éprouve aucune douleur, aucune tristesse. L’analyse de Freud, en cernant, dans les attentes de la jeune dame, la possibilité de la présence d’un certain monsieur à l’enterrement de l’enfant, montre que « le rêve accomplissait, en le déguisant, son désir de revoir l’homme aimé. L’affect devait s’accorder au désir et non au déguisement. Elle n’avait aucune raison d’être triste »[11].

 

 

 

 

 

 

« Deuil et mélancolie » et « Inhibition, symptôme et angoisse »

 

Si les affects parcourent toute l’œuvre de Freud, deux textes y sont particulièrement dédiés, « Deuil et mélancolie »[12], de 1915 et « Inhibition, symptôme et angoisse[13]» d’environ une dizaine d’années après, 1926.

Dans le premier, Freud interroge l’affect dépressif de la mélancolie, qu’il définit précisément comme « une dépression profondément douloureuse, une suspension de l’intérêt pour le monde extérieur, la perte de la capacité d’aimer, l’inhibition de toute activité et la diminution du sentiment d’estime de soi »[14]. Toutes les positions du deuil et de la mélancolie sont ici décrites, positions similaires entre l’une et l’autre position, selon Freud, sauf une, la dernière, la diminution du sentiment d’estime de soi, qui manque dans le deuil et est très insistante dans la mélancolie sous forme de sentiment d’indignité.

Le schéma décrit dans ce texte fondamental de « Deuil et mélancolie » est celui d’un désinvestissement, de la part du moi, de l’objet qui le soutenait, auquel il était identifié et qui maintenant a été perdu. Le moi est frappé par la perte de l’objet et il déchoit, se dévitalise, en suivant le même sort que l’objet; pour le dire comme Freud : « le moi est écrasé par l’objet »[15],  ou sinon « l'ombre de l'objet est tombé sur le moi ». Ainsi, nous dit Freud : « Dans le deuil, le monde est devenu pauvre et vide, dans la mélancolie c’est le moi lui-même »[16] qui subit cette désertification.  Le « désert » est le mot que Jacques-Alain Miller proposait pour indiquer la métonymie du défaut forclusif dans la psychose, de même que le « désir » est, dans la névrose, la métonymie du manque-à-être[17].  

L’originalité freudienne réside dans le fait que Freud prend au sérieux les plaintes du mélancolique et il discerne une marque de vérité dans son dire parce que, dans ses plaintes, il ne fait que saisir la vérité avec plus d’acuité que d’autres personnes, et :

«  Lorsque, dans son autocritique exacerbée, le mélancolique se décrit comme mesquin, égoïste, insincère, incapable d’indépendance, comme un homme dont tous les efforts ne tendraient qu’à cacher les faiblesses de sa nature, il pourrait bien, selon nous, s’être passablement approché de la connaissance de soi, et la seule question que nous nous posions, c’est de savoir pourquoi l’on doit commencer par tomber malade pour avoir accès à une telle vérité. »[18]

Ce passage formidable nous montre comment la vérité de chaque sujet est celle que nous montre le mélancolique, mais qui normalement est cachée, voilée par la fonction de l’imaginaire, du narcissisme, de l’enveloppe phallique enfin qui recouvre le réel cru et permet au sujet de se trouver plutôt acceptable.

 

La découverte freudienne à propos de la haine du mélancolique envers lui-même réside dans la claire mise à jour du processus de retournement qui sous-tend cette position. C’est ce que Freud appelle « la clef du tableau clinique »[19]. L’objet qui a été perdu par le mélancolique a été aimé, mais derrière l’amour se cache aussi de la haine. C’est cette haine qui « revient » sur le sujet sous forme de reproches et ce sera toute l'élaboration de Karl Abraham de voir que derrière la mélancolie, mais aussi la dépression, il y a beaucoup d'agressivité, c'est l'autre versant caché.

 Le retournement de la haine sur le sujet découle d’une identification (recouvrement) du moi avec l’objet de l’abandon. Dire « une identification »          , c'est déjà trop dire, c'est quelque chose d'un recouvrement, d'un écrasement de l'objet sur le moi qui ne permet aucune distance. C’est en ce sens que l’ombre de l’objet tombe sur le moi et l’écrase. L’affect dépressif, qu’il se présente dans la névrose ou dans la psychose sous sa forme mélancolique, nous met toujours sur la piste de l’objet, il dévoile le rapport du sujet à l’objet : un rapport plutôt lâche, défaillant, dans la dépression névrotique, et un rapport de collage écrasant dans la dépression mélancolique.

Dans ce sens, nous pouvons dire que c’est le rapport à l’objet qui nous oriente vers une clinique différentielle de la dépression mais aussi de l'affect.

Je vais rapidement vers l'autre texte de Freud.

 

L’autre texte fondamental de Freud concernant les affects, Inhibition, symptôme et angoisse[20], constitue le tournant marquant la séparation entre la première et la seconde théorie de l’angoisse, et nous pourrions dire aussi de la théorie des affects en général. Si Lacan ne fait pas une théorie de l'affect, Freud la construit.

Dans sa nouvelle théorie, Freud repositionne l’angoisse par rapport à la libido : la première ne vient pas de la deuxième, cela contredit la première théorie. Freud est bien obligé de le reconnaître : « Il ne sert à rien de le nier – dira-t-il, en 1926 –, j’avais bien soutenu la thèse que par refoulement (…) la libido (était …) transformée en angoisse. (…).  Jamais l’angoisse ne procède de la libido refoulée. »[21]

Cela signifie que, dans la deuxième théorie, l’angoisse ne procède plus du refoulement, mais au contraire elle précède le refoulement et elle en est le moteur.

Nous pouvons schématiser ainsi les deux théories freudiennes de l’angoisse :

Première théorie : c’est le refoulement qui fait l’angoisse.

Deuxième théorie : c’est l’angoisse qui fait le refoulement.

 

Le renversement produit par la deuxième théorie de l’angoisse nous conduit logiquement à une question : si l’angoisse est le moteur du refoulement, quel est alors le moteur de l’angoisse ? Freud y répond dans son étude des phobies dans l'élaboration de deux cas.

 Dans son étude des phobies et notamment dans l’élaboration des deux cas cliniques du petit Hans et de L’homme aux loups, Freud concentre son attention sur le rôle de la castration et son importance dans la formation des symptômes. L’angoisse n’est pas générée directement par le désir inconscient inacceptable (exemple : l’amour et l’attraction que le petit Hans ressent pour sa mère), mais par la menace que ce désir comporte (châtiment de la castration). Le symptôme produit un déplacement qui concerne la cause de l’angoisse; il s’agit d’un déplacement signifiant (comme celui du signifiant  père au signifiant cheval pour le petit Hans). Le contenu de l’angoisse change avec le refoulement, mais l’affect d’angoisse était là avant le refoulement et il s’agissait, depuis le début, d’une angoisse devant un danger : le danger de castration. Le symptôme produit un déplacement signifiant qui produit la cause de l'angoisse (Freud dans Inhibition, symptôme et angoisse). L’angoisse est le signal de ce danger. 

 « Les contenus d’angoisse, être mordu par le cheval et être dévoré par le loup, sont un substitut par déformation du contenu : être castré par le père »[22]. Donc pour Freud, l’angoisse est le signal de ce danger et tous les contenus d'angoisse sont des substituts.

Pour Freud, l’angoisse de castration se réfère soit à l’idée réelle de la castration (héritage phylogénétique d’une ère primitive), soit à l’idée de l’expérience plus vaste de perte et de séparation. La perte recouvre des champs tels que les fèces, le sein (sevrage), l’amour, l’objet, qui sont autant de séparations, jusqu’à la première de toutes les séparations : la naissance. Freud est très sensible à toute la problématique liée à la naissance, à la perte et à la séparation, et s’intéresse à ce propos aux travaux d’Otto Rank[23]. Il refusera toutefois de  suivre Rank dans ses conclusions extrêmes sur le désir du sujet de retourner dans le ventre maternel. Ce qui intéresse Freud est l’expérience de la séparation, donc de la perte d’un objet « hautement estimé »[24].

Cela ne veut pas dire, selon Freud, que l’angoisse de la naissance est due à un désir de retour dans le ventre maternel, l’angoisse de séparation apparaît par la suite lors des séparations suivantes.

Jeudi soir dernier à Paris, à la bibliothèque, nous avons eu une soirée dans le cadre du séminaire sur le comité secret à l'époque de Freud, de 1912, qui a duré 20 ans. Nous avons vu à partir des lettres comment cette question des travaux d'Otto Rank, mais aussi de Ferenczi, qui essayèrent de tirer la psychanalyse du côté de ce traumatisme de la naissance comme étant l'angoisse fondamentale, que ces travaux détournaient la position freudienne. Freud écrit une lettre en 1923 et il a dit que, tout ça, c'était intéressant mais que c'était du coté de l'Œdipe, du côté du père qu'il fallait tirer le fondement de l'inconscient et que la naissance tirait la psychanalyse du côté de la mère et nous savons les conséquences qu'ont eu ce débat et ce conflit !

 

Que l’angoisse de la naissance ne soit pas une manifestation du désir frustré de rentrer dans le corps maternel est une idée que Lacan aussi soutient en disant que, au contraire : « Ce qui provoque l’angoisse, c’est tout ce qui nous annonce, nous permet d’entrevoir qu’on va rentrer dans le giron. »[25].  Il sous-entend le giron de l’imminence maternelle.

 

 

L’angoisse comme signal

 

 Dans Inhibition, symptôme et angoisse, Freud conserve l’idée de l’affect d’angoisse comme signal de danger, idée déjà présente en 1916. Mais ici, Freud fait un pas de plus en distinguant le danger réel du danger névrotique, c’est-à-dire le danger des pulsions. L'analyse nous a enseigné que c'est effectivement le danger des pulsions. Il ne se contente pas de reconduire l’angoisse à ce danger, d’en faire un signal de danger, mais il souligne la valeur subjective du danger, et il s’interroge sur la signification du danger[26]. Ce qui compte, c’est ce que signifie ce danger pour le sujet.

Freud considère que le jugement du sujet est guidé par des expériences de détresse affectivement faites. Il nomme « traumatiques » de telles situations. L’angoisse est à la fois l’attente et la répétition de cette situation traumatique. J’y ai été très sensible en relisant Freud maintenant, à ce moment précis où on est en train de préparer les journées de l'Ecole de la Cause freudienne sur le trauma, car ce signifiant est déjà très présent et corrélé à l'affect.

 

Lecture lacanienne des affects freudiens 

 

Les textes freudiens cités sont pour nous importants parce que c’est sur ces textes que Lacan prend appui quand il parle des affects.  Le cas du petit Hans sera relu plusieurs fois par Lacan, notamment dans le Séminaire IV,  La relation d’objet,  où il reprend toute la question du déplacement signifiant du cheval au père, où Lacan est très proche de l’élaboration freudienne, pour arriver au Séminaire RSI (1974-75) (XXII), où il dépasse, sans l’annuler, l’interprétation freudienne fondée sur la castration. Ainsi la phobie du petit Hans n’est pas provoquée par la menace de castration agie par le père selon le modèle œdipien, mais elle procède d’une angoisse qui embarrasse le sujet de l’intérieur du corps, il s’agit d’un hors corps qui tourmente le corps de l’intérieur[27].Cet enfant de cinq ans est aux prises avec l’étrangeté de ses premières érections[28] et d’une jouissance incompréhensible à laquelle il ne sait pas donner un sens. Lacan dans les Conférences américaines [29] nous dit que l’enfant « constate soudainement qu’il a un petit organe qui bouge, (qu’il veut y donner un sens, mais aussi loin que ce sens aille, aucun petit garçon n’éprouvera jamais que ce pénis lui soit attaché naturellement. Je veux dire – nous dit Lacan - qu’il pense, l’enfant, que ce pénis qui bouge, il appartient à l’extérieur du corps. C’est pourquoi il le regarde comme une chose séparée, comme un cheval qui commence à se soulever et à ruer. »[30]  C’est en ça que consiste la phobie du petit Hans ; dans la réaction à cette impossibilité d’accorder le sens à la jouissance. Freud situait, à l’origine de la phobie, l’angoisse de la perte de l’organe, dont le père castrateur était l’agent. Lacan (dans RSI) reconduit la phobie au surgissement de la jouissance, à sa valeur traumatique et à l’impossibilité pour le symbolique de recouvrir ce hors-sens. Le signifiant manque pour donner du sens à ce qui affecte le corps, et Hans trouve dans le signifiant « cheval » sa façon de nommer et donc de circonscrire cette jouissance impossible. Un signifiant qui nomme ce truc bizarre, et « ce truc bizarre - ajoute Lacan  il va l’incarner dans un objet externe, par exemple un cheval qui rue, qui piaffe, qui se renverse, qui tombe par terre ». 

Hans avait ça à sa disposition dans les rues de Vienne à son époque donc il reprend quelque chose de son expérience et qui l'avait probablement impressionné.

L’inhibition du petit Hans, l’impossibilité de sortir dans la rue, est la réponse du sujet à l’affect produit par cette discordance entre le symbolique et le réel, entre le langage et la chose sexuelle.  

Lacan n’a pas négligé l’affect, il le répète à plusieurs reprises en réponse à qui l’accuse de cette négligence. Et il insiste sur l’infondé de ces critiques. Il le dit par exemple dans le Séminaire L'envers de la psychanalyse[31].

Par exemple le 20 mai 1970, sur les marches du Panthéon de Paris, où il se trouve à parler à cause d’une fermeture imprévue de la faculté de Droit où il tenait d’habitude son séminaire, il récuse certaines accusations et il dit : « Quelqu’un (…)   fait tout un rapport, (…), pour dénoncer (…) la mise au second plan, ou la mise au rancart, par moi, de l’affect. C’est un tort que de croire que je néglige l’affect (…). Tout mon séminaire de cette année-là est au contraire articulé autour de l’angoisse, en tant que c’est l’affect central, celui autour de quoi tout s’ordonne. Puisque j’ai pu amener l’angoisse en tant qu’affect fondamental, c’est tout de même bien que déjà, depuis un couffe, je n’avais pas négligé l’affect»[32]

Dans « Télévision »[33] enfin, il répond aux mêmes critiques :

« L’histoire de l’affect que je négligerais, c’est le même tabac. (…) Dire que je néglige l’affect, pour se rengorger de le faire valoir, comment s’y tenir sans se rappeler qu’un an, le dernier de mon séjour à Saint Anne, je traitai de l’angoisse ? Certains savent la constellation où je lui fis place. L’émoi, l’empêchement, l’embarras, différenciés comme tels, prouvent assez que de l’affect, je n’en fais pas peu de cas »[34].

Lacan n’a pas négligé l’affect, mais il est vrai qu’il n’en a pas écrit de théorie générale. C’est un choix précis, découlant de la distinction qu’il fait entre la psychologie, avec laquelle il prend ses distances, et la psychanalyse :

«Je n’ai pas pris la voie dogmatique de faire précéder d’une théorie générale des affects ce que j’ai à vous dire de l’angoisse. Pourquoi ? Parce que nous ne sommes pas ici des psychologues, nous sommes des psychanalystes. Je ne vous développe pas une psychologie, un discours sur cette réalité irréelle qu’on appelle la psyché, mais sur une praxis qui mérite un nom, érotologie. Il s’agit du désir »[35].

Dans le passage ci dessus Lacan articule l’affect au désir en passant par la sexualité, l’érotologie est en effet l’étude de la sexualité et de l’érotisme.

Déjà dans le séminaire Livre VI, Le désir et son interprétation, Lacan avait défini la psychanalyse comme une praxis du désir et de la jouissance. Dans les premières pages de ce séminaire du 1958-59, Lacan considère déjà l’angoisse comme étant la clef de la détermination des symptômes et il dit que  « l’angoisse (…) n’intervient que pour autant que telle ou telle activité qui va entrer dans le jeu des symptômes, est érotisée, c’est à dire, disons mieux, est prise dans le mécanisme du désir »[36]. Il donne la définition de la libido. Il conclut ce paragraphe en disant que « la libido est l’énergie psychique du désir » et que « la théorie psychanalytique repose donc tout entière sur la notion de libido, sur l’énergie du désir. »[37]

Notre objet d'étude, l’affect, est une des préoccupations majeures de Lacan dans ce Séminaire VI où il considère que « l’affect se présente dans l’expérience analytique comme quelque chose de problématique. » Il prend l’exemple du vécu d’une hystérique. C’est là qu’on voit comment l’affect est problématique.  Il dit :

« C’est de là que part l’analyse, c’est de là que part Freud quand il commence les vérités analytiques. On voit un affect surgir dans le texte ordinaire, compréhensible, communicable, du vécu de tous les jours d’une hystérique, et cet affect qui est là (…) est pourtant la transformation de quelque chose d’autre »[38] .

Lacan nous invite à nous arrêter sur ce « quelque chose d’autre », qui ne se situe pas dans l’inconscient, mais qui serait le facteur saisissable de la pulsion qui se transforme. Et toute la question est justement de savoir comment ces transformations de l’affect se réalisent.

Didier Mathey a cité la présentation du séminaire de Lacan sur le désir par Jacques-Alain Miller où celui-ci nous a éclairés sur ses axes centraux en disant qu’il est centré sur l'articulation entre le fantasme et le désir.

Le parcours du Séminaire VI, disait Jacques-Alain Miller lors de la dernière journée d’UFORCA (Le désir et la loi) à Paris (26.05.2013), est centré sur l’articulation du fantasme et du désir. Il me semble que, dans cette articulation, l’affect ait une place importante, parce que, dans l’interprétation du désir, il s’agit en effet de cerner la question de l’affect par rapport à l’être du sujet. Et donc, pour interpréter le désir, il faut passer par l’affect.

Lacan le dit avec ces mots : « Interpréter le désir c’est restituer ceci auquel le sujet ne peut pas accéder à lui tout seul, à savoir l'affect qui désigne son être, et qui se place au niveau du désir qui est le sien. Je parle ici du désir précis qui intervient dans tel ou tel incident de la vie du sujet, du désir masochiste, du désir-suicide, du désir oblatif à l'occasion. Il s’agit que ceci, qui se produit sous une forme fermée au sujet, reprenne son sens par rapport au discours masqué qui est intéressé dans ce désir, reprenne son sens par rapport à l’être, confronte le sujet à l’être »[39].

Nous voyons que Lacan est, d’un coté, très freudien en prenant en considération les mouvements de déplacement de l’affect, et en disant que l’affect se présente sous une forme fermée au sujet, masquée et donc trompeuse. D’un autre coté, il fait un pas supplémentaire par rapport à Freud et il introduit l’idée que l’affect désigne l’être du sujet. Quelques lignes après, il parlera des « affects positionnels par rapports à l’être »[40], à savoir l’amour, la haine, l’ignorance et d’autres encore.  Je reprends un petit passage, connu, mais qui mérite d’être cité pour sa clarté :  

« L’affect est, très précisément et toujours, quelque chose qui se connote dans une certaine position du sujet par rapport à l’être.  Je veux dire par rapport à l’être en tant que ce qui se propose à lui dans sa dimension fondamentale est symbolique. Mais il arrive aussi que, au contraire, il constitue à l’intérieur de ce symbolique une irruption du réel, cette fois très dérangeante. Il est difficile de ne pas s’apercevoir qu’un affect fondamental comme celui de la colère n’est pas autre chose que ceci – le réel qui arrive au moment où nous avons fait une fort belle trame symbolique, où tout va fort bien, l’ordre, la loi, notre mérite et notre bon vouloir. On s’aperçoit tout d’un coup que les chevilles ne rentrent pas dans les petits trous. C’est cela l’origine de l’affect de la colère »[41].

 

Cette élaboration du Séminaire VI sur l’affect contient déjà ce qui sera plus clair dans les avancées successives de Lacan, à savoir que l’affect n’est pas à considérer comme une énergie animale qu’il faut maitriser avec la raison, il disait qu'il n'est pas un noyau de quelque chose, ce n'est pas une émotion, il ne tombe pas du ciel mais fait partie de la constitution même du sujet, c’est-à-dire d’un sujet qui est l’effet du langage sur l’être.  L’affect n’est pas l’affectif, ni l’émotionnel, mais concerne le choc entre deux registres, la collision entre l’irruption du réel et l’ordre du symbolique.  

 

La deuxième partie du titre que j’ai donné à cette intervention : « la valeur clinique de l’angoisse » concerne l’importance de l’angoisse dans notre pratique, le fait qu’elle est une boussole de travail plutôt que quelque chose dont nous devons débarrasser rapidement les patients selon l’orientation des pratiques thérapeutiques  modernes. Évidemment la cure a la visée de désangoisser, mais pas n’importe comment.

L’approche psycho-hygiéniste contemporaine de l’angoisse a pour but de l’éliminer. En effet, l’angoisse n’est pas de bonne compagnie. Elle empêche de dormir, de travailler, d’aimer, de vivre. Toutefois, l'éliminer sans la prendre en compte, c’est-à-dire la bâillonner sans l’écouter, ne semble pas être l’issue la plus favorable pour le sujet angoissé. Faire l’économie de l’angoisse, sans aucune élaboration, conduit souvent le sujet à se retrancher dans un état dépressif qui est loin de le soulager.   C'est la thèse centrale de ma recherche.

 

Mais qu’est-ce que l’angoisse ?

Lacan nous apprend à considérer l’angoisse comme un affect et non pas comme une émotion, et à reconnaître, dans cet affect, les vacillations du sujet par rapport à son désir.  Il nous enseigne que l’affect de l’angoisse est la condition même du désir et que l’angoisse est l’affect authentique, celui qui non seulement ne trompe pas, ne ment pas, mais qui réveille le sujet.  En effet, si le parcours de la dépression dévitalise le sujet, désertifiant son désir, celui de l’angoisse au contraire est un chemin qui, nous dit Lacan : « Revivifie toute la dialectique du désir [42]».

Le réveil, produit par l’affect d’angoisse, passe par le corps, et c’est en relation au corps que Lacan différencie l’affect de l’émotion.

 

 

Affect et émotion

 

            « L’angoisse, qu’est-elle ? Nous avons écarté que se soit une émotion. (…) Je dirai que c’est un affect [43]».

 

L’affect est un signe qui se présente dans le corps, en effet, et l'affect est lié au signifiant, mais n'est pas un signifiant et ce corps est un corps vivant, c'est-à-dire un corps parlant. « L’affect vient au corps »[44], dit Lacan, et cela signifie qu’il ne vient pas du corps, il n’est pas une décharge du corps, qui se passerait au niveau neurobiologique. Lacan explique cette différence dans un passage de Télévision: 

« Qu’on me réponde », dit-il, « seulement sur ce point : un affect, ça regarde-t-il le corps ? Une décharge d’adrénaline, est-ce du corps ou pas ? Que ça en dérange les fonctions, c’est vrai. Mais en quoi ça vient-il de l’âme ? C’est de la pensée que ça décharge »[45] .

La première réflexion qui découle de la lecture de ce passage, c’est que Lacan met le corps et l’âme du même côté - côté imaginaire -, tandis que la pensée n’a rien à voir avec l’âme, ou l’état d’âme, mais se situe du côté du symbolique. La pensée est soumise aux lois du langage et donc appartient à l’ordre symbolique[46]. Le fait que l’affect relève d’une décharge de la pensée revient à le séparer de l’émotion, telle qu’elle est conceptualisée dans les neurosciences, c’est-à-dire comme une décharge qui va du corps biologique au mental. Dans cette logique, l’émotion à la différence de l’affect, viendrait du corps, et produirait les réponses motrices de l’individu face au monde. Ce point n’est pas secondaire parce qu’il conditionne tout ce qu’il en est de l’approche à l’angoisse. En effet, si l’angoisse est réduite à une décharge d'adrénaline ou de sérotonine, le traitement se limitera à l’administration de médicaments voués à rétablir l’équilibre entre les différents neurotransmetteurs du cerveau qui régiraient les émotions, et les fonctions somatiques, la fréquence cardiaque, la respiration, la sudation, etc. Si, par contre, l’angoisse est une « décharge de la pensée », elle est corrélée au signifiant, elle ne pourra pas être appréhendée hors langage.

D'ailleurs, la pensée c'est le signifiant que nous retrouvons dans la définition de la tristesse dans Télévision quand Lacan dit : «  la tristesse, la dépression n'est pas un état d'âme ».

 

 

 

Angoisse d’époque ?

 

Nous assistons aujourd’hui à des phénomènes d’angoisse généralisée, inscrits dans l’actualité. Pouvons-nous parler d’angoisse collective ? L’angoisse est-elle partageable ? 

Il est vrai que certains affects sont historicisés culturellement, ils découlent du discours, c’est-à-dire qu’ils sont ordonnés par le discours dominant, par le discours du Maître de chaque époque. On a l’impression de partager certains affects représentatifs d’une époque : par exemple, l’angoisse face à une série d’actes de terrorisme, l’angoisse face à la crise économique etc., on se dit que tout cela concerne tout le monde. Mais il y a une part de l’affect qui n’est pas partageable, qu’on ne peut pas socialiser et qui appartient à chacun, c’est-à-dire qu’il est articulé au mode de jouissance particulier d’un sujet précis. C’est ce point de particularité qu’intéresse la psychanalyse.

Je pense à cette patiente italienne qui, suite à un tremblement de terre dans sa ville natale, avait déclenché une série de symptômes qu’elle appelait crises de panique et d’angoisse. (C’est une patiente italienne que je reçois à Paris). En entretiens, elle répétait : « mais, au fond, cela c’est normal, c’est naturel, tout le monde réagirait comme ça ».  En effet, face à un tremblement de terre, personne ne reste indifférent. Cette façon de chercher la consolation dans l’idéal de l'homologation, dans le fait d’être « comme tout le monde », ne faisait cependant pas avancer cette cure. Un jour en parlant en séance de sa réaction lors du tremblement de terre, elle dit : « j’ai vu la totale impuissance de mon père. Il s’était écroulé. Dans ses yeux, j’ai vu le désespoir de celui qui ne peut plus rien faire ». Plus que l’écroulement des maisons et des murs, c’est l’écroulement de son père, ce sont la terreur et l’impuissance dans les yeux du père, qui produisent l’effroi de ce sujet. L’effroi concerne le dévoilement de l’impuissance paternelle. La patiente associe alors un autre moment de vacillation de sa vie : le moment de sa puberté où un ami influent de la famille avait eu à son égard des gestes trop intimes sur son corps. Elle en avait parlé à sa mère, laquelle l’avait suppliée de ne rien dire à son père : « il ne pourra rien faire ; tu vas le détruire » avaient été les paroles de la mère. Même à cette époque, plus que l’évènement de l’abus, ce sont les paroles de la mère qui laissent le sujet déboussolé, sans repères. Ainsi elle n’avait pas parlé, elle s’était tue pour sauver le père. Aujourd’hui, le traumatisme du séisme dans la réalité a réactivé l’ancien séisme de son adolescence ; l’analyse a permis à ce sujet de se saisir du dispositif transférentiel pour donner voix à un impossible à dire, à une parole depuis longtemps ensevelie, trouvant par là un apaisement de l’affect.  Le point d’angoisse de ce sujet a acquis une valeur clinique opérante seulement au moment où la patiente s’est éloignée de l'interprétation universelle et a singularisé son angoisse.  L'événement traumatique du tremblement de terre a réactivé un point d’angoisse subjectif, ancien, inscrit dans l'histoire particulière du sujet, et très éloigné de la position : « pareil pour tout le monde » faussement consolatrice. C’est un exemple d’affect articulé au traumatisme qui nous montre comment l’affect peut être trompeur, dans le sens que le sujet peut se tromper sur ses causes. L’analyste par contre ne doit pas se tromper.

 

 

Angoisse et dépression

 

Je dirai quelque chose sur l'angoisse et la dépression car la clinique nous montre comment la dépression voudrait  traiter l'angoisse.   Pour certains sujets, la dépression serait une tentative de traiter leur angoisse pour l’endormir comme dans une sorte d'anesthésie.  La dépression, contrairement à l’angoisse, n’est pas un affect authentique, puisque de façon inauthentique, dans certains cas, elle voudrait « protéger » le sujet de l’angoisse. En d’autres termes, elle serait une sorte d’« angoisse congelée » une façon de faire taire l’angoisse. 

Qu’est-ce que le sujet veut bien endormir, anesthésier, faire taire de son état d’angoisse? Souvent les patients ne savent pas nommer l’objet de leur angoisse, ils ressentent l’imminence de quelque chose qui les guette, de quelque chose de terrible qui va leur arriver d’un moment à l’autre et qui provoquerait une catastrophe sans recours. L'attaque de panique est un des noms modernes de la crise d’angoisse. Le corps participe à cette attente avec des manifestations qui s’annoncent pour le sujet comme une imminente possibilité de perdre le contrôle : tachycardie, transpiration, sensation d’étouffement, difficulté à parler. Le sujet attend le pire, il s’attend à quelque chose d'épouvantable avec une certitude qu’aucun discours rassurant ne pourra à ce moment-là ébranler.

La relation de l’angoisse avec l’attente avait été déjà mise en évidence par Freud qui avait noté aussi l’impossibilité du sujet à nommer l’objet attendu et redouté à la fois. Freud écrivait en 1926 : « L’angoisse est incontestablement en relation avec l’attente, elle est angoisse de quelque chose. Elle a pour caractère inhérent l’indétermination et l’absence d’objet »[47]. Il dit ça dans Inhibition, symptôme et angoisse.

Lacan donnera un statut tout particulier à cette attente, en considérant qu’elle est attente de quelque chose d’innommable. En disant de l’angoisse qu’« elle n’est pas sans objet »[48], Lacan transforme « l’objet absent » de l’angoisse freudienne en « objet innommable », mais opérant. C’est le caractère imminent de l’irruption de cet objet innommable qui provoquerait l’angoisse.  La possibilité d’une présence imminente, qui étouffe le manque et qui empêche la possibilité de l’absence provoque, selon Lacan, l’angoisse. Cette possibilité est présagée avec une attente angoissante.

Il nous semble que l’état dépressif intervient pour faire l’économie de cette attente présente dans l’angoisse. Le sujet « déprimé » se soustrait à cette attente. Il n’attend plus rien.  Nous l’entendons dans la clinique sous la forme des énonciations réitérées : « je n’attends plus rien de la vie », « je n’ai plus rien à attendre », « rien ne m’attend ».  Le sujet n’attend plus rien et en même temps ne reconnaît aucune attente dans l’Autre qui le concerne.

Le titre d’un livre d’Anna Gavalda, Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part[49], laissait entendre un regret, une déception, face à la défaillance du désir de l’Autre.

Attendre, être attendu, sont différentes déclinaisons du désir, et le retrait de l’attente dans la dépression signale un retrait du désir de la part du sujet. « Céder sur son désir[50] », dit Lacan. Nous sommes, dans ce cas, confrontés à un usage de l’angoisse non satisfaisant.

La question qui se pose est : Peut-on envisager un meilleur usage de l’angoisse ? L’enseignement de Jacques-Alain Miller nous donne une piste. Paraphrasant l’aphorisme lacanien sur l’usage du Nom-du-Père, Jacques-Alain Miller propose que, de l’angoisse aussi, « on se passe à condition de s’en servir »[51]. Il distingue deux statuts de l’angoisse : l’angoisse constituée et l’angoisse constituante.  La première est celle qui bloque le sujet dans son cercle infernal où il est presque paralysé - dépression, inhibition, blocage, embarras - la deuxième, l’angoisse constituante, est l’angoisse productrice, celle qui met en mouvement la machine désirante. Elle produit, dit Jacques-Alain Miller, l’objet a, et cela d’une façon paradoxale, elle le produit comme objet perdu. C'est-à-dire qu’elle produit l’objet qui permet de désirer, qui est la cause même du désir du sujet.

 

Je situe la dépression du coté de « l’angoisse constituée ». Elle se configure comme une tentative du sujet de résoudre l’angoisse « sans s’en servir », sans pouvoir vraiment la dépasser, et en restant condamné en-deçà de l’angoisse, dans une position où l’objet ne peut pas se constituer puisqu’il n’est pas perdu.

Rester en-deçà de l’angoisse est pour Lacan une position de lâcheté, ce qui le conduira à dire, dans Télévision, que la tristesse, la dépression, est un péché, une lâcheté morale. Nous pouvons l’entendre comme une lâcheté face à l’angoisse, une des formes du « céder sur son désir ». L’éthique de la psychanalyse nous indique qu’il s’agit donc de se saisir du signal d’angoisse, de ce signal de danger, avec un certain courage et le courage n'est pas la lâcheté morale. Dans un texte pour l'AMP, Laure Naveau a récemment isolé cette dimension du courage à propos de l’amour. L'amour est un affect. Elle citait Lacan qui, dans le séminaire Encore, nous invite à considérer l’amour comme la réalisation de ce qu’il appelle « un certain courage au regard de ce destin fatal »[52], sous-entendant le destin fatal du ratage du rapport sexuel. Et c’est ce courage, impliqué dans l’amour, qui rend la tristesse impossible. Le courage, opposé à la lâcheté morale, permet alors à l’affect de l’amour de s’opposer à l’affect de la tristesse.      

 Les déplacements de l’affect, tous ces mouvements repérés autant par Freud que par Lacan, ces glissements de l’affect d’une représentation à l’autre, d’un signifiant à l’autre, indiquent que les affects ne sont pas fixement arrimés, ils sont trompeurs, ils trompent sur leurs causes, sur ce qui les produit. Et cela est valable surtout pour les affects tristes, les humeurs sombres de tous les états de dépression.  

 

 

Étouffer l’angoisse

 

Toute tentative d’étouffer l’angoisse sans la surmonter comporte aussi l’étouffement de ce qui est à l’origine de l’angoisse, c'est-à-dire la rencontre avec l’Autre, l’Autre du langage et l’Autre de la sexualité, la rencontre avec la question : « Que me veut l’Autre ? », « Che vuoi ? »[53]. L’évitement de l’angoisse est un évitement de l’Autre. Il est frappant de voir comment beaucoup d'états d’angoisse surgissent à l’adolescence, quand l’irruption pulsionnelle se précise et la rencontre avec l’Autre de la sexualité se fait pressante. Quand nous recevons en consultation des adolescents ou des jeunes en crise d’angoisse ou en état de panique, nous avons deux pistes de travail, deux questions qui peuvent nous orienter : à quel Autre a affaire ce sujet depuis toujours et à quel objet son discours et son désir se heurtent-ils?  

 

Un jeune homme vient consulter après un périple de cures entreprises pour faire face à un état d’angoisse croissant et invalidant qui entrave sa vie. Il est sous traitement pharmacologique, il a tenté l'hypnose, une thérapie cognitive-comportementale et la constellation familiale, sans venir à bout de ses symptômes. Il m'a tout expliqué sur la constellation familiale, c'est une nouvelle thérapie. Il souffre d’attaques d’angoisse, avec palpitations, sudations et sensations d’étouffement. Ces manifestations peuvent l’assaillir à n’importe quel moment, donc il est toujours dans un état d'appréhension et d'insécurité.  Il craint que les autres puissent s’en apercevoir et que sa carrière professionnelle en soit compromise.  L’apparition de ces symptômes est liée à la période où il a voulu intégrer une grande école de commerce international qui, pour lui, représentait le sommet de la réalisation.  La période de préparation des examens a été très dure, il a travaillé à fond jusqu’au concours d’admission. Quelques jours après l’examen, qui s'était bien passé, les symptômes ont commencé : les crises se manifestent avec la sensation angoissante que quelque chose de terrible va lui arriver : « J’ai peur », dit-il, « qu’une crise d’angoisse m’envahisse à l'improviste pendant que je conduis, je perdrais le contrôle de la voiture et je m’écraserais contre un arbre ». Parfois il a peur de perdre la maitrise de soi lors d’une réunion professionnelle, de ne pas arriver à parler à cause d’un état de confusion qu’il ne pourra pas maitriser. L’angoisse prend la forme de peur de s’affoler, de s'évanouir, de tomber, de mourir.   La médecine et la psychiatrie n’arrivent pas à l’aider. Son état a été diagnostiqué comme conséquence du stress - autre nom de la modernité - et de la fatigue supportés lors de la préparation du concours.   L’analyse met rapidement au clair qu’il ne s’agit pas d’une fatigue, mais d’une difficulté à supporter le succès, à assumer subjectivement l’admission à une école qu’il considérait de haut niveau et au-delà de ses possibilités.  C’est une fois qu’il a réussi, qu’il commence à aller mal, comme si la nomination « admis » n’était pas soutenable par le sujet et le précipitait dans une sorte d’aphanisis destructrice.   

L’aphanisis, en psychanalyse, c’est la disparition[54] et elle concerne, pour un sujet, la disparition possible, future, de son désir. Lacan nous dit que « à la pointe du désir, il y a aphanisis du sujet »[55]. Le patient se rappelle en séance que la directrice de l’école lui avait dit, au moment de l’inscription au concours, qu’il s’agissait d’une école importante, qui formait des managers aguerris et elle avait ajouté ironiquement : « Il ne s’agit pas d’un cours de couture pour jeunes filles ! » Cette phrase avait choqué le patient qui, en tant qu’homosexuel avec une position plutôt jeune fille, l’avait considérée comme adressée à lui.  Par la suite, la réussite de l’examen d’admission à l’école a produit un effet de menace visant le point le plus intime de son être : son propre mode de jouissance. La menace concerne la possibilité angoissante de sa disparition en tant que sujet désirant. D’un coté, nous avons ici un objet de désir visé, agalmatique : intégrer la grande école mais, à la pointe de ce désir, le sujet s'évanouit parce qu’il est confronté au risque de tout perdre du côté de l’objet cause de désir, version palea. L’angoisse surgit, face à la menace de tarissement du véritable désir qui oriente son mode de jouissance, et qui s’est trouvé démasqué par la phrase de la directrice.

Déjà Freud observait que derrière tout état d’angoisse se cache la crainte de l’extinction définitive du désir sexuel[56]. 

 

Cession de l’objet

 

Lacan a repris cette notion freudienne d’angoisse comme signal de danger et il l’a articulée à la question de l’objet : « Le danger en question », dit-il, « est lié au caractère de cession du moment constitutif de l’objet a »[57]. De quelle cession s’agit-il ? La première cession concerne le début de la vie, quand le petit vivant, pour accéder au statut de sujet, doit céder une partie de soi-même, un morceau de son corps.  Cela advient déjà à la naissance[58], avec la perte de ce qu’on appelle les caduques (le placenta, les membranes enveloppantes). Quelque chose tombe, est perdu et cela inaugure une série de cessions par rapport à des objets caduques : le cordon, le sein[59], l'excrément, et tous les objets pulsionnels dits partiels.  Moment de danger, celui de la cession, mais aussi moment constitutif, qui comporte une traversée d’angoisse.  

Jean-Claude Razavet, dans son livre, De Freud à Lacan, écrit : « C’est l’imminence de la cession de l’objet qui cause l’angoisse et donne accès au désir. Celui-ci n’advient qu’après abandon de ce morceau de corps »[60].

 

La cession de l’objet représente un moment de danger et l’angoisse en est le signal. Ce moment est toujours un moment de rencontre d’avec l’Autre : l’objet arraché du corps est cédé au champ de l’Autre, et c’est dans l’Autre que le sujet ira le chercher. Ainsi, à la naissance, le cri de l’enfant est un morceau de lui-même violemment expulsé au moment de la rencontre avec une matière totalement Autre à lui, c’est-à-dire l’air  qui l’envahit jusqu’à l'intérieur de son corps : « C'est ce que l'on a appelé le trauma - il n'y en a pas d'autre -, écrit Lacan, ... le trauma de la naissance, qui n'est pas séparation d'avec la mère, mais aspiration en soi d'un milieu foncièrement Autre »[61].  Il s’agit d’un moment d’angoisse inaugural, moment où le sujet, pour exister, doit céder, expulser, quelque chose : ce cri qui lui permettra de respirer, le cri primal, la vague.

Lacan fait référence aussi à un autre phénomène qui parfois se vérifie à la naissance : celui de la présence de méconium à l’accouchement, cette première matière fécale expulsée par le fœtus dans le liquide amniotique. Il s’agit d’une référence à Freud, lequel, dans une conférence sur l’angoisse, avait rapporté l’anecdote suivante :

« Un jour - il y a longtemps de cela ! - que nous étions réunis, plusieurs jeunes médecins des hôpitaux, au restaurant autour d'une table, l'assistant de la clinique obstétricale nous raconta un fait amusant qui s'était produit au cours du dernier examen de sages-femmes. Une candidate, à laquelle on avait demandé ce que signifie la présence de méconium dans les eaux pendant le travail d'accouchement, répondit sans hésiter : « que l'enfant éprouve de l'angoisse ». Cette réponse a fait rire les examinateurs qui ont refusé la candidate. Quant à moi, j'avais, dans mon for intérieur, pris parti pour celle-ci et commencé à soupçonner que la pauvre femme du peuple avait eu la juste intuition d'une relation importante »[62].

 

Le cri, le méconium, sont considérés par Lacan comme des objets cédés, expulsés par le sujet. Objets sécables et cessibles. Les objets fabriqués participent eux-aussi à ce mouvement : le biberon, la tétine, un bout de tissu[63], « un petit bout arraché à quelque chose »[64], nous dit Lacan, comme il en est de l’objet transitionnel de Winnicott, qui supporte le sujet.

Dans la série des objets cessibles, Lacan isole l’objet oral, l’objet anal, la voix et le regard.  Encore une fois, il s’agit d’objets dont le sujet se sépare et qui sont à la fois partie de lui-même et partie étrangère.

En effet l’objet cédé, qui a la caractéristique d'être sécable du corps du sujet, est à la fois familier et étranger au sujet, et l’angoisse qui précède la cession de l’objet, annonce la Chose[65], das Ding, dans son «intimité-étrangeté», c’est-à-dire, dans son « Heimlich- Unheimlich » de matrice freudienne.  Le familier-inquiétant est le véritable objet troublant au cœur de l’angoisse. Pour Lacan, l’Unheimlich freudien est, je le cite : « la cheville absolument indispensable pour aborder la question de l’angoisse »[66] ; en effet l’Unheimlich est angoissant parce qu’il indique ce qui apparait à la place du manque, c’est-à-dire là où il n’est pas attendu. C’est le manque qui vient à manquer et qui fait vaciller le sujet. C’est là que commence l’angoisse.  Freud a écrit en 1919 l’article intitulé « Das Unheimliche », traduit en français comme : « L'inquiétante étrangeté »[67], expression qui veut indiquer ce familier qui devient inquiétant, cette chose qui devait rester secrète et qui est sortie de l’ombre, selon l’expression de Schiller, soulignée par Freud lui-même[68].

Pour Lacan, comme pour Freud, l’inquiétante étrangeté concerne le retour angoissant du refoulé, pour les deux enfin, l’angoisse concerne la castration, le danger par excellence, que Lacan articule aussi au danger angoissant qui représente le désir de l’Autre.

Dans la clinique, les deux fils rouges qui nous guident dans le traitement de l’angoisse seront alors la relation du sujet à l’objet et la relation à l’Autre.  Ces deux fils nous donnent aussi les coordonnées du traumatisme originel du sujet, ce que Lacan a appelé une fois avec un néologisme, le troumatisme[69], pour indiquer ce trou que le trauma constitue. Sur le bord de ce trou, l’angoisse est l’annonce d’une catastrophe imminente qui laisse le sujet sans recours. 

  Au bord du trou, au bord du gouffre, il y a une rencontre avec le réel. C’est seulement si le travail analytique ne recule pas devant ce réel, que l’angoisse peut être traitée.  Comment alors arriver à se servir de l’angoisse pour s’en passer comme le théorise Jacques-Alain Miller ? Si l’angoisse est le signe du réel, elle peut nous permettre d’avoir une prise sur le réel. D’ailleurs Lacan considère que c’est la seule prise possible[70], avec celle du signifiant. 

L’angoisse ne se laisse pas réduire totalement à la logique du signifiant ; elle n’est pas un symptôme, elle ne procède pas directement du refoulement, d’où la nécessité de l’aborder en analyse en tenant compte de la dimension du réel et de la jouissance dans l’organisation pulsionnelle du sujet. La valeur clinique de l’angoisse, réside dans l'exigence d’un déchiffrage; l’angoisse doit être déchiffrée et non pas effacée avec des techniques qui visent à rassurer le sujet.  Il s’agit d’avoir une prise sur le réel au travers de l’angoisse.

Le dépassement de l’angoisse se fait grâce au désir, et grâce au fait de pouvoir encadrer, dans un fantasme, l’objet a pointé par l’angoisse, de pouvoir, en un certain sens, le remettre à sa place en l’habillant d’une façon supportable.  En d’autres termes, il s’agit de remettre les monstres des cauchemars à leur place.

 

« Le corrélatif du cauchemar, nous dit Lacan, c'est l'incube ou le succube, c'est cet être qui pèse de tout son poids opaque de jouissance étrangère sur votre poitrine, qui vous écrase sous sa jouissance »[71]. Incubo en italien, c'est un démon, la démonologie étudie la classification des démons, ceux qui vont visiter les femmes, les hommes. Lacan dit dans le séminaire sur l'angoisse, que le corrélatif du cauchemar, c'est l'incube ou le succube. C'est très imaginaire. Tous ces personnages ont nourri la fantaisie des poètes et des peintres, et j'ai photocopié ce tableau de Fousseny où l'on voit l'incube sur la poitrine de la femme qui dort et ça reprend le cauchemar. Il s’agit donc, pour l’angoisse éprouvée dans les cauchemars, du poids de la jouissance de l’Autre.  Dans la clinique des enfants, nous voyons que la formation de phobies est une tentative symptomatique d’apaiser une angoisse écrasante produite souvent par une proximité étouffante de la mère prête à répondre et même à anticiper toute demande.

L’analyste ne répond pas à la demande, il introduit un manque, là où le trop d’objet empêche au patient de désirer. C’est en effet par le désir qu’il s’agit de guérir de l’angoisse, même si l’analyse n’a pas pour but d’annuler complètement l’angoisse, puisque cette dernière est constitutive du désir. Lacan nous explique que lanalysant veut intensément qu’on lui demande quelque chose, et puisque l’analyste ne lui demande rien, c’est lui qui commence à demander.  C’est comme ça qu’il entre dans le dispositif du transfert. Toute demande est toujours demande d’amour, et l’amour est en cause dans le transfert. Le miracle de l’amour que Lacan déploie dans son séminaire Le transfert71 celui qui se vérifie dans Le Banquet72 de Platon, où Socrate opère auprès d’Alcibiade dans la position d’analyste. Le miracle de l’amour consiste dans le passage pour le sujet de la position de l’aimé, du désiré à la position de l’aimant, du désirant. L’aimé, l’erômenos socratique, ἐρώμενον, est celui qui a l’objet agalmatique, l’objet désiré, tandis que l’aimant, le désirant est l’erastès, ἐραστής, celui qui n’a pas, donc celui qui désire.

L’analyste injecte du désir en introduisant du manque et produit, par la même opération, un apaisement de l’angoisse, puisque le désir est toujours la meilleure réponse à l’angoisse.  Le silence du psychanalyste a alors la fonction de donner une place à la parole du sujet. Il ne s’agira pas d’un silence complet, mais suffisant pour permettre à la parole du sujet de se déployer, et à l’excès, qui dans l’angoisse obture le manque, de se transformer en parole. L’analyste opère avec des coupures, qui découpent un peu de manque, dans le trop plein de l’angoisse. 

Enfin, le signal d’angoisse n’est pas un mauvais signal en analyse. Il annonce que le sujet s’approche d’une zone de vérité sur soi-même qui demande d’être prise en compte. Ne pas se soustraire à l’angoisse relève alors d’une position éthique et, comme le dit Eric Laurent dans son livre Lost in cognition : « L’éthique analytique ne laisse pas d’autre recours que de pouvoir arracher, par l’acte, sa certitude à l’angoisse »[72]  

 

Cinzia Crosali 



[1] Cinzia Crosali, La dépression. Affect central de la modernité, 2010, PUR Rennes

[2]Freud S., « Lettres à Wilhelm Fliess » Edition complète, Lettre n°18, PUF 2006 p.97  

[3]cf. Freud S., « Lettres à Wilhelm Fliess » Edition complète, Lettre n°19, PUF 2006 p.110 

[4] Freud S., Lettre n°18 à Wilhelm Fliess, La naissance de la psychanalyse, (1887-1902), Paris, PUF, 2002 (1ère éd.1956) p. 76 (souligné par nous).       

[5] Freud S., Breuer J., « Études sur l’hystérie (1895)», PUF Paris 1956,/2002, p.3.  

[6] Freud S., Breuer J., « Études sur l’hystérie (1895)», (cité), p.3 : « dans la névrose traumatique, - dit encore Freud à la même page - la maladie (…) est déterminée par une émotion : la frayeur, le traumatisme psychique »

[7]. Cf.  Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse (1954-1955), Paris, Seuil, Le champ freudien, 1978, p. 96-97 

[8] Freud S., L’interprétation des rêves, (1900), Paris, PUF, 1996, p. 393 (souligné par nous).

[9] Freud S., L’interprétation des rêves, (1900), Paris, PUF, 1996, p. 393 (« Nous supposons ici que le déclenchement affectif et le contenu représentatif ne forment pas une unité organique et indissoluble, mais qu’ils sont simplement accolés l’un à l’autre, que l’analyse peut les séparer. L’interprétation des rêves nous montre qu’en réalité il en est ainsi »)

[10] L’une est son père, l’autre son professeur d’anglais, et le troisième un ami, tous les trois associés d’une façon ou d’une autre au signifiant lion. « Pourquoi en aurait-elle peur ? » demande Freud, cf. Freud S., L’interprétation des rêves, (1899), Paris, PUF, 1986.p.393

[11] Freud S., L’interprétation des rêves, op. cit. p. 394.

[12] Freud S., « Deuil et mélancolie », Métapsychologie, (1915), Paris, Gallimard, 1968.

[13] Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, (1925), Paris, PUF, 1993.

[14] Freud S., « Deuil et mélancolie », Métapsychologie, (1915), Paris, Gallimard, 1968, p. 146, souligné par nous  (précisons que le choix du mot « dépression » par les traducteurs français rend compte du mot : Verstimmung, qui signifie plutôt : « changement d’humeur »).  

[15] Ibid., p. 161.

[16] Ibid., p. 150.

[17] Cf. Miller J.A., La conversation d’Arcachon. Cas rares : les incasables de la clinique, Paris,  Agalma/Seuil, coll. « Le Paon », 2005, p. 282.

[18] Freud S., « Deuil et mélancolie », Métapsychologie, op. cit. p. 151.

[19] Ibid., p. 154.

[20] Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, (1925), Paris, PUF, 1993.

[21] Idem, p.24-25.

[22] . Ibid., p. 24.             

[23]. Rank O., Le traumatisme de la naissance, (1924), Paris, Petit Bibliothèque Payot, 1968, traduction S. Jankélévitch.

[24]. Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, (1925), Paris, PUF, 1993, p. 50. : « L’angoisse apparaît donc comme une réaction à l’absence éprouvée de l’objet et il s’impose à nous, comme analogies, que l’angoisse de castration a aussi pour contenu la séparation d’avec un objet hautement estimé et que l’angoisse la plus originelle (l’angoisse originaire  de la naissance) fit son apparition lors de la séparation d’avec la mère ». 

[25]. Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 67.

[26] Freud, Inhibition, symptôme et angoisse, op.cit. p. 79 :« L’analyse nous a enseigné que c’est un danger de pulsion ».

 

[27] Cfr. d’Esthela Solan-Suarez : « Un exercice de lecture » http://www.lacan-universite.fr/wp-content/uploads/2010/12/LECTURES-5.pdf

[28]. Cfr. Lacan : « Conférence à Genève sur le symptôme » page 5, fut prononcée au Centre R. de Saussure à Genève, le 4 Octobre 75, dans le cadre d’un week-end de travail organisé par la Société suisse de psychanalyse. Elle fut introduite par M. Olivier Flournoy. Elle parut dans Le Bloc-notes de la psychanalyse, 1985, n° 5, pp. 5-  

[29] Lacan J. Conférences américaines

29 Lacan J., « Conférences et entretiens dans les universités américaines », Scilicet, n° 6-7, 1976, p. 7-31.  

[31] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991.

[32] Idem

[33] Lacan J., Télévision, Champ freudien, Paris, Seuil, 1974, IV pages 37 et suivantes.

[34] Lacan J, « Télévision », Autres Écrits, Paris, Seuil,  p. 524-525.

[35] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse,  1962-1963, op.cit. p. 24.

[36] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation, Edition de La Martinière Le Champ freudien, Paris 2013 , p. 11-12

[37] Idem p.12

[38] Idem p. 68

[39] Idem p. 171

[40] Idem p. 172

[41].Idem p. 172

[42]. Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, (1962-1963) Paris, Seuil, 2004, p. 265.

[43] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, op.cit, p. 23 (souligné par nous).

[44] Cf. Lacan J., « Télévision », op.cit., p. 527 : « ainsi l’affect vient-il à un corps dont le propre serait d’habiter le langage ». Nous avons déjà évoqué le passage où Lacan dit en Télévision : « Qu’on me réponde  seulement sur ce point : un affect, ça regarde-t-il le corps ? Une décharge d’adrénaline, est-ce du corps ou pas ? Que ça en dérange les fonctions, c’est vrai. Mais en quoi ça vient-il de l’âme ? C’est de la pensée que ça décharge » op.cit. p. 524.

[45] Lacan J., « Télévision », op. cit., p. 524.

[46] Lacan : « Elle (La pensée pure) est soumise comme tout le reste aux lois du langage. Il n’y a que les paroles qui puissent l’engendrer et lui donner consistance. Sans le langage l’humanité ne ferait pas un pas en avant dans les recherches de la pensée »,  Magazine littéraire, n° 428, février 2004, p. 27, traduit de l’italien par Paul Lemoine (propos recueillis par Emilio Granzotto dans un entretien accordé en 1974 au magazine italien Panorama).

[47]. Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, Paris, PUF, 1997, p. 77 (souligné par nous).

[48]. Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 105.

[49]. Gavalda A., Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part, Paris, Le Dilettante, 1999.

[50]. Lacan J. Le Séminaire, livre VII, L'éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986. p. 368.

[51] Miller J.-A., intervention inédite prononcée lors des Journées d'automne de l’ECF pour présenter le  Congrès de l'AMP en 2006 : « Le nom-du-père, s'en passer, s'en servir ».  (« L'angoisse constituée, c'est l'angoisse dont les descriptions nourrissent ces traités de psychopathologie. (… ) C'est l'angoisse labyrinthique, sans limites, dont le sujet se condamne à parcourir le cercle infernal qui le retient de passer à l'acte (..). C'est une angoisse qui est répétition, avec vocation d'aller à l'infini. L'angoisse constituante, c'est l'angoisse productrice, soustraite elle à la conscience. Elle produit l'objet petit a, comme nous disons, dans son paradoxe essentiel, c'est-à-dire elle le produit comme objet perdu. C'est pourquoi on ne peut le désigner comme objet de l'angoisse qu'en passant par la négation : "elle n'est pas sans objet". Ce qu'il faut bien voir, c'est qu'il n'y a pas l'objet et puis sa perte, mais que l'objet a se constitue comme tel dans sa perte même ». Miller J.-A., intervention inédite prononcée lors des Journées d'automne de l’ECF pour présenter le Congrès de l'AMP en 2006 : « Le nom-du-père, s'en passer, s'en servir ».   Publié in « Introduction à la lecture du Séminaire L’Angoisse », La Cause freudienne, n°59, Paris, Navarin, 2005, p. 67-103.)

[52] Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 131.

[53] Cf. Lacan J., « Subversion du sujet » Ecrits, op.cit. p.815, « C’est pourquoi la question de l’Autre qui revient au sujet de la place où il en attend un oracle, sous le libellé d’un Che vuoi ? Que veux-tu ? Est celle qui conduit le mieux au chemin de son propre désir […] s’il se met […] à la reprendre […] dans le sens d’un : que me veut-il ? ». Voir aussi  Le Séminaire IV, op.cit. p. 169 à propos du Diable amoureux de Cazotte : « [le diable] se manifeste sous la forme d’une formidable tête de chameau pourvue tout spécialement de grandes oreilles, et il dit à l’auteur, de la voix la plus caverneuse qui soit : - Que veux-tu ? Che vuoi ? Cette interrogation fondamentale nous donne de la façon la plus saisissante une illustration de la fonction du surmoi ».

[54] Lacan J., 1958/58 Le désir et son interprétation, leçon 04/02/59/ inédit.

[55] Lacan J., 1958/58 Le désir et son interprétation, leçon 04/02/59/ inédit.

[56] Cfr. Freud S. Le moi et le ça.

[57] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse (1962-1963), cité,  page 375

[58] Freud voyait dans le moment de la naissance la matrice de toute angoisse: « la naissance est le premier fait d’angoisse et par conséquent la source de toute angoisse » (note ajouté à l'interprétation des rêves)

[59] Cfr. Lacan: « le petit enfant cède le sein auquel il est appendu comme à une part de lui-même » (L’angoisse Ibid., p.362)

[60] Razavet Jean-Claude, De Freud à Lacan: Du roc de la castration au roc de la structure, Page 150

[61] Lacan, L’Angoisse page 378

[62] Freud, S., Conférence 25, L'angoisse (1917), in Introduction à la psychanalyse, Paris, Editions Payot, Petite Bibliothèque Payot, 2001, p.483

[63] Cfr Lacan: «Ce que j'appelle la cession de l'objet, précise Lacan, ... se traduit donc par l'apparition, dans la chaîne de la fabrication humaine, d'objets cessibles qui peuvent être les équivalents des objets naturels » (L’angoisse, p.363

[64] Lacan J. L’angoisse p. 363

[65] Lacan J. : « Non seulement elle (l’angoisse) n'est pas sans objet, mais elle désigne très probablement l'objet, si je puis dire, le plus profond, l'objet dernier, la Chose ». Séminaire. L’angoisse, page 360.

[66] Lacan J. Séminaire. L’angoisse, page 53

[67] Freud S., «L'inquiétante étrangeté» en « L'inquiétante étrangeté  et autres essais» Folio essais Gallimard, 1985, pages 209-263

[68] Cf. Freud S., L'inquiétante étrangeté » : « Notre attention est attirée (...) par une remarque de Schelling (...). Serait Unheimlich tout ce qui devait rester un secret, dans l’ombre, et qui en est sorti » page 222

[69] Lacan J., Le Séminaire, Livre XXI, "Les non-dupes errent", inédit, leçon du 19/02/1974.

[70] Cf. Lacan « La prise véritable sur le réel, (...) c'est la prise symbolique, ou bien celle que nous donne l'angoisse, seule appréhension dernière et comme telle de toute réalité et qu'entre les deux il faut choisir. » (Lacan, J., Le séminaire, Livre X, L'angoisse (1962-1963), Paris, Editions du Seuil, 2004, p.385)

[71]   Lacan J. L'angoisse,  page 76.

71   Lacan J., Le Séminaire VIII, Le transfert, Paris, 1960-1961.

72   Platon, Le Banquet,  Paris, Flammarion, Garnier Frères, 1964.

[72] Laurent É., Lost in cognition, Psychanalyse et science cognitive" Editions Cécile Defaut, 2008, p. 136.  (J. Lacan, Séminaire Livre X L’angoisse – p. 93 : « Agir, c’est arracher à l’angoisse sa certitude ».)

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