Antenne clinique, Uforca-Dijon

Conférence de Serge Cottet 

Les variations de l’humeur chez l’adolescent et la question du transfert

07. XII. 2013

 

            La question centrale est : les adolescents sont-ils réfractaires à la psychanalyse ? Le constat que l’on fait de leurs états d’humeur, effectivement, ne semble pas favorable à l’instauration du lien analytique, à première vue. Cette première vue, c’est celle des premiers analystes de la seconde génération, qui, comme Anna Freud, se sont intéressés à cette classe d’âge. À l’époque, la structure conflictuelle de l’adolescent est décrite comme un véritable traumatisme, résultant d’exigences contradictoires insolubles. L’adolescent est défini comme un être de conflits. Entre enfance et révolte, dépendance et émancipation, idéaux sublimes et volonté de jouissance sans frein. Le dépassement du conflit est souvent le passage à l’acte, donnant du fil à retordre déjà aux éducateurs. Ces derniers ont beau laisser la place à l’analyste, celui-ci, selon ces auteurs classiques, n’est pas mieux loti. En effet, comme figure parentale substitutive, il ne fait que donner consistance au conflit. Pourtant le problème est bien là, si les idéaux parentaux sont particulièrement ébranlés justement à cette époque, caractérisée par une crise de l’idéal, une impasse des grandes sublimations, la question se pose de la place qu’occupe le psychanalyste. Ces tensions sont particulièrement accentuées par le grand désordre symbolique du moment qui frappe de plein fouet cette classe d’âge qui a tendance à s'élargir aujourd'hui, de quinze à vingt-cinq ans – je ne sais plus quelle était  la fourchette limite du CPCT-ados à Paris, mais ça doit être assez large, 11-26. En effet, si l'on prend le critère rappelé à l'instant du vacillement des identifications, celles-ci sont contemporaines au débridement des exigences pulsionnelles, avec cette particularité aujourd’hui que la sortie de l’adolescence et l’entrée dans l’âge adulte est de plus en plus retardée. Le temps de l’adolescence s’allonge, les jeunes vivent plus longtemps chez leurs parents, – il y a des tas de raisons sociales –, il y a l’allongement des études et les problèmes d’économie, de logement et de travail, etc.

            D’ailleurs, sur ce point, il y a probablement une rupture aujourd’hui avec la doxa, à laquelle participe la doctrine classique concernant le conflit des générations. Ils se demandent à quelle génération ils appartiennent eux-mêmes. Qu’est devenu le conflit des générations ? C’est une question. Est-il aussi aigu qu’à l’époque où Anna Freud décrivait le conflit du moi et de la pulsion en 1930 ? Je vais rappeler les descriptions qui étaient faites à cet égard et qui avaient le mérite de réduire justement les états d’humeur, un conflit du moi avec la pulsion et les différents moyens que l’adolescent avait d’y répondre par ce qu’elle appelait « des mécanismes de défense ». C’est à cette époque qu’a été consacré le syntagme « les mécanismes de défense du moi », qui a fait florès par la suite et qui a donné lieu à une nouvelle psychanalyse, celle de l’ego psychology qu’elle a lancé en quelque sorte.

            Je vais commenter Le moi et les mécanismes de défense[1] d’Anna Freud de 1936. C’est principalement à l’époque de la puberté que ces conflits moi–pulsion sont exacerbés. « De toutes les périodes de la vie humaine où les processus pulsionnels prennent une importance capitale et incontestable, c’est  l’époque de la puberté qui a, de tout temps, le plus occupé les psychologues à cause des phénomènes psychiques qui accompagnent l'apparition de la maturité sexuelle. Dans un grand nombre d’œuvres non psychanalytiques, nous trouvons d’impressionnantes descriptions des modifications du caractère – les variations de l'humeur à l’époque, c’était les modifications du caractère –, des troubles de l’équilibre psychique et surtout des contradictions incompréhensibles et contradictoires qui se manifestent alors dans le psychisme »[2]. La doctrine freudienne est une doctrine des conflits qu’on a rendus conscients. Alors, voilà la rengaine qui consonne avec la doxa de l’époque, mais qui perdure : « L’adolescent est extrêmement égoïste, se considère comme le centre de l’univers, est le seul objet digne d’intérêt, et en même temps, il se montre capable, mais à un degré auquel il n’atteindra jamais plus dans la vie ultérieure, de se sacrifier, de faire don de lui-même. Il noue les relations amoureuses les plus ardentes pour les rompre aussi brusquement qu’il les avait commencées »[3]. Il y a un film de Maurice Pialat à ce sujet, À nos amours, qui montre bien l’inconstance de la vie amoureuse des adolescents. « Il s’adapte avec enthousiasme à la vie de la communauté et a cependant un besoin impérieux de solitude, oscille entre une obéissance  aveugle à quelque chef qu’il a lui-même choisi et une révolte violente contre toute autorité quelle qu’elle soit. Intéressé, matérialiste, il est aussi tout plein d’un sublime idéalisme, pratique l’ascétisme, mais a soudain besoin des satisfactions pulsionnelles les plus primitives. À certains moments, il se montre brutal, sans égards pour son prochain tout en manifestant lui-même une excessive susceptibilité. Son humeur oscille entre l’optimisme le plus souriant et la mélancolie la plus noire, entre une ardeur inlassable au travail et une morne paresse, un manque d’intérêt  pour toute chose »[4].

            Voilà une description qui fait de la crise de l’adolescence, un véritable symptôme, une impasse symptomatique due à ce conflit exacerbé. À l’époque, il allait de soi que la tranche à laquelle appartient cette classe d’âge était fixée par deux bornes, la première biologique, la maturation sexuelle, c’est-à-dire le moment de la puberté. Si le commencement était bien défini, par contre la fin, de plus en plus, devenait incertaine. On est à l’époque où le nommé Bernfeld, ami d’Anna Freud, écrit son ouvrage sur « L’adolescent prolongé ». Ce qui devient une caractéristique, un attribut principal de l’adolescent lui-même, c’est qu’il est prolongé.   L’adolescent : prolongé. En même temps que l’adolescent joue les prolongations, on recherche un conflit éternel transhistorique qui concerne toujours le sujet confronté à l’exigence nouvelle de sa libido à laquelle il ne répond que contradictoirement, par oscillations du pour au contre. L’adulte ne représentant justement plus la référence, le pôle d'identification idéale, le guide incontesté. Et donc la question se pose, pour l’ado, d’un nouveau rapport à l’objet, distinct des choix œdipiens, mais prégénitaux.

            « Le moi et le ça »[5] du chapitre XI, c’est donc une structure décalée par rapport à l’Œdipe classique. La structure nouvelle des conflits est parfois décrite comme régression narcissique, parfois comme confrontation violente avec l’autre, mais toujours, dans les deux cas, l’incidence de la pulsion de mort  est marquée. On est en 1936, donc évidemment après la guerre de 14-18  et  à une période où madame Anna Freud a lu Le moi et le ça[6] de son père et notamment Au-delà du principe de plaisir[7]. La notion assez récente de pulsion de mort, qui est loin d’être partagée par tout le monde, fait ici son apparition dans la problématique de l’adolescent et trouve à se tester, à s’expérimenter dans un certain nombre de symptômes dont je parlerai à la fin, qui touchent notamment au suicide des adolescents. Voilà qui peut servir de référence pour nous, à titre non pas de repoussoir, mais de pôle antithétique à ce qu’on peut penser aujourd’hui. Parce que justement ce réel, qui pourrait marquer une étape de maturation  et qui n’incluait pas forcément la psychanalyse, n’est pas vraiment traité comme un symptôme, mais comme une difficulté dans la réalité. Donc, ça donnera lieu à toutes sortes de compromis entre psychanalyse et éducation pour Anna Freud. Alors que peut-être aujourd’hui,  ces symptômes sont pris plus au sérieux comme entrant véritablement dans les taxinomies cliniques les plus pointues. Néanmoins, Anna Freud remarque, à juste titre, une spécificité des conflits du sujet avec la sexualité, à cette époque de grand remaniement subjectif.

            Les choses, disais-je, sont mal étudiées à l’époque – Anna Freud s’en plaint dans son ouvrage –, en dépit de quelques textes de Freud, comme les Trois essais sur la théorie de la sexualité[8] où, dans les dernières éditions remaniées, il y a beaucoup de textes sur l’adolescent, et également une remarque importante dans L’homme aux loups[9] sur la période adolescente de l’homme aux loups, quand il surmonte une phase qu’il appelle sadique, en s’intéressant non plus à sa nounou, mais à sa sœur où il lui saute dessus à l’âge de 14 ans. Il y a cette tentation de séduction de la sœur. Freud lui-même était sensible à  ces remaniements et en parle dans différents cas cliniques, comme on le verra. En effet, Freud démontre que la sexualité est en deux temps, qu’elle ne se confond pas avec le génital. Ce n’est qu’à un moment donné que la génitalité supplante la tendresse prégénitale caractéristique de la sexualité des enfants, en plus des pulsions partielles sadiques et masochistes.

            Mais voilà comment les freudiens structuraient le conflit : alors que la maturité sexuelle est atteinte, les objets, eux, restent ceux de la première enfance. Les parents, les frères et sœurs sont maintenant des objets interdits à la sexualité, mais ils sont toujours investis d’affects. Alors que, dans l’enfance, les mécanismes de défense contre la sexualité trouvent facilement un appui dans l’autre  parental, pour renforcer les défenses, notamment la peur de perdre l’amour, puissante digue contre les pulsions agressives ou la masturbation, cette digue s’effondre à l’adolescence, du fait d’une volonté de jouissance qui n’est pas domestiquée. On a donc un moi faible et des pulsions fortes, et la faiblesse du moi, c’est de recourir à des mécanismes de défense, qui ne font que produire des symptômes ravageants. L’indépendance du sujet par rapport aux agents de la répression laisse le terrain libre à toutes les identifications maîtresses, à toutes les identifications surmoïques, auxquelles le sujet est confronté, ce qui déclenche les symptômes d’angoisse morale, de culpabilité, car « le conflit est inévitable avec la quantité de libido disponible ».

            La thèse que reprend aussi Jones, est que l’adolescence est une répétition. C’est une répétition de la petite enfance, mais avec des objets qui doivent se renouveler, tandis que la quantité libidinale, la demande sexuelle est difficile à réprimer, avec notamment un grossissement des tendances perverses chez les garçons et une variation des choix d’objet chez la fille par renforcement de la bisexualité. Donc, pour essayer de rendre compte de l’égarement de la sexualité chez la jeune fille, ils reconduisent le vieux concept de bisexualité puisque, dans cette classe d’âge, c'est à ce moment-là que la fille hésite entre sa petite copine de classe et les garçons. On voit les filles marcher deux par deux, la main dans la main, se faire des déclarations d’amour, négliger les garçons, et puis, ça bouge ou ça ne bouge pas, il y a un flottement à cet égard. Freud rappelle que le vieux concept de bisexualité effectivement peut avoir une certaine consistance, mais chez les filles. Les garçons font des choix plus décidés, soit en faveur de l’homosexualité, soit en faveur de l’hétérosexualité. Je pense qu’il y a encore des descriptions fameuses dans ce chapitre XI, à mon avis le plus intéressant, le plus nouveau par rapport à la littérature analytique.

            Je suppose que certains d’entre vous ont vu le film La vie d’Adèle d'Abdellatif Kechiche. C'est l’histoire de cette adolescente justement qui est sujette à une énamoration passionnelle ravageante qui se tempère, et l’orage passé, elle semble aller du côté des garçons. J'avais cité dans mon bouquin un des premiers films de Kechiche, L’esquive, qui met en scène effectivement, des fluctuations d’âme chez les jeunes gens, complètement égarés par les sentiments, ne sachant quoi faire du sentiment amoureux, le jugeant obsolète, déplacé, et pourtant y succombant, ne trouvant plus appui dans la culture qu’on leur apprend en classe. Ils apprennent des pièces de Marivaux par cœur sans comprendre un seul mot. Ça se passe dans la banlieue parisienne, on voit les difficultés de langage, d’apprentissage qu’ont  les ados dans cette zone. On leur fait lire du Marivaux, un garçon s’aperçoit que c’est bien le sentiment qu’il éprouve pour sa copine, mais il est incapable de le subjectiver. Je citais à cette occasion Roland Barthes qui s’est lui penché aussi sur la sentimentalité d’avant, la sentimentalité romantique de l’époque de Sainte-Beuve ou de Balzac. Relisons à cet égard Volupté de Sainte-Beuve. « L’indécence du sexe a été remplacée par l’obscénité du sentimental », dit Roland Barthes qui constatait, il y a trente ans, l’extrême solitude du sentiment amoureux, privé de  langage, déprécié, obsolète. Ce n’est plus le sexuel qui est indécent, c’est le sentimental. Donc l’étalage public et médiatisé de l’intimité a pris des proportions  inconnues encore à l’époque précédente. L’idée, c’est que le sentiment amoureux est démodé en ceci précisément qu’il met le sentimental à la place du sexuel. Il en résulte une impasse spécifique à l’embarras des adolescents que caractérise l’impossible aveu, notamment du garçon, de sa passion. Je notais que l’analyse de Barthes est assez flaubertienne. On a plus de textes de la grande littérature française sur les variations de l’humeur des adolescents qu’on en a chez les psychanalystes. À part Anna Freud et Siegfried Bernfeld, et madame Hélène Deutsch, quand même, sur les fameux « comme si », il n’y a quand même pas grand-chose. Il y a aussi Françoise Dolto, très décriée aujourd’hui, à tort concernant spécialement les adolescents.

            Flaubert, dans sa nouvelle Novembre écrite à l’âge de 21 ans, grand adolescent donc, décrit un adolescent mutique face à une putain sentimentale. Elle le questionne, et lui ne peut que se taire. Sartre, dans L’Idiot de la famille consacré à Flaubert, fait remarquer l’opacité des signifiants de la femme chez le jeune homme, effectivement entre « maman » et « putain », et le mystère que constituent pour lui les mots « maîtresse », « femme », « adultère ». Ce flottement du signifiant face à l’énigme du signifié laisse le jeune homme sans appui à une époque où pourtant le rituel du dépucelage était parfaitement codé. L’indicible de la jouissance de la femme pour le jeune Flaubert éclate en l’absence d’une inscription dans le symbolique. À vingt et un ans, Flaubert écrit dans Novembre le désordre amoureux du jeune adolescent qu'il était à douze ans. Ce mystère de la femme en dehors du mariage et plus femme encore à cause de cela même - donc l'énigme de la différence entre mère, femme mariée et femme – m’irritait et me tentait du double appât de l'amour et de la douceur.

            La période de l'adolescence est donc répétition d'exigences anciennes de l'enfance jusque-là plus ou moins réprimées. Mais le débordement de la libido n'est plus contenu par les défenses anciennes ; on constate un grossissement des tendances perverses chez les garçons et variations du choix d'objet, une hésitation entre homosexualité et hétérosexualité chez les filles, avec retour des objets œdipiens, contre lesquels les défenses sont beaucoup plus difficiles à tenir. C'est comme dans Flaubert effectivement. La passion de l'adolescent pour des femmes mariées, c'est une antienne, un cliché de la littérature romantique adolescente. Il y a ça aussi dans Les souffrances du jeune Werther de Goethe, où un adolescent est amoureux d'une femme mariée et va se suicider à la fin. Il y a ça dans Volupté de Sainte-Beuve. Toute une génération a lu ça … Le lys dans la vallée … À quinze ans, ils sont amoureux d'une femme mariée et ils ne savent pas quoi en faire. La vie d'Adèle, c'est autre chose. Il y a quand même une grande différence d'âge. Il y a une lesbienne « professionnelle » pourrait-on dire, constituée, avec un choix décidé pour les femmes et puis il y a cette adolescente, qui hésite un moment avec les garçons, puis qui lui tombe dans les bras.

            Je vous ai donc résumé la position qu'avaient les penseurs de l'époque, les psychanalystes de l'époque à partir des instruments qui étaient les leurs. Finalement, le peu de concepts dont ils disposaient en assure une certaine robustesse. C'est très lourd pour nous Le moi et le ça, mais quand même, ça avait l'avantage de situer les crises, les conflits, les états d'âme, dans la sexualité, dans l'objet, avec la nécessité d'un remaniement subjectif et le choix du nouvel objet. La problématique de l'identification sexuelle était considérée comme relative à la question du choix d'objet, soit objets prégénitaux, soit objets nouveaux, soit maintien de la tendresse avec son envers, le sadisme le plus dégoûtant, etc.

 

            Mais aujourd'hui, on fait remarquer autre chose. Pour cela, je vais suivre l'analyse que fait mon collègue Philippe La Sagna dans un article de la revue Mental n°23 que je vous recommande. C'est un numéro de 2009 consacré à ce thème de l'adolescence, avec de nombreux auteurs de la  maison. On voit les collègues se donner du mal pour traiter une question assez peu élaborée chez nous et se référant à des auteurs non psychanalystes. Les collègues convoquent des sociologues de l'adolescence ou des penseurs de la jeunesse dans les sociétés modernes, tels que Paul Yonnet[10], que je n'ai d'ailleurs pas lu, mais ça donne envie de le lire. C'est un journaliste de droite, considéré comme néoconservateur sur le plan social, qui dit à peu près ce que tout le monde constate : On ne peut pas parler de l'adolescence en termes de conflit de générations, parce que là, on se donne bonne conscience. Le faire, c'est en rester à la position d'Anna Freud. Ça passera si c'est une question de génération. Tant qu'ils ne sont pas passés dans l'autre génération, ils font n'importe quoi.

            Donc, la thèse de Paul Yonnet, c'est de s'inspirer des élucubrations du nommé Zygmunt Bauman[11], sur ce qu'il appelle l'amour liquide, la société liquide pour dire que l'influence des adultes d'une certaine idéologie consumériste change un peu la donne. Alors que la position des freudiens était, si vous voulez, essentialiste : c'est un vrai symptôme, c'est très grave, mais ça passera. Là, on a l'impression avec l'allongement de la période adolescente que ce prolongement est favorisé par les générations anciennes, les parents. En tout cas, depuis 68, ce qui frappe, c'est une continuité sans rupture de valeurs entre enfants et parents. Il y a une certaine continuité entre enfants et parents sur le mode de l’individualiste : « se faire soi-même », « penser à soi », contemporain de l'évacuation des grandes idéologies politiques, marxisme en particulier – c'est quand même bien après 68, l'individualisme et la consommation, la fin de l'idéologie soixante-huitarde. On vit plus longtemps, ce qui a une incidence sur la famille. Quand les valeurs familiales se perpétuaient au-delà de la mort, le sujet les entretenait sachant qu'il n'en avait pas forcément pour longtemps. L'individu se mettait au service de la famille, et de la famille prolongée, en quelque sorte, au-delà de sa mort. Maintenant, c'est l'inverse. C'est l'adolescent prolongé qui se sert de la famille, la famille qui se met au service de l'individu.

            Des descriptions concernant les mœurs des adolescents bénéficient de cet éclairage. Ils veulent tout essayer, tout expérimenter, essaient toutes les actions possibles dans une vaine agitation. La revendication d'indépendance est telle que l'individu veut toujours se construire lui-même. On entend ce syntagme : j'ai été traumatisé, mais je me reconstruis. Et se construire sans rien demander à personne est une valeur supérieure. Philippe La Sagna fait remarquer le terme d' « auto-engendrement » – je ne sais pas s'il est de Paul Yonnet – à quoi on pousse les jeunes, qui est l'envers d'une autodestruction. S'auto-engendrer, se faire tout seul valorise tout autant l'autodestruction et en poussant l'individu à s'autonomiser, on le pousse tout autant à s'autodétruire.

            Anna Freud désignait le problème au niveau du moi en tant qu'inachevé, en tant que ne maîtrisant pas la pulsion et utilisant des mécanismes de défense inappropriés, notamment surmoïques, ascétiques. L'adolescent d'Anna Freud est un ado ascète qui n'est pas loin de la position d'Anna Freud elle-même, avec un vif intérêt pour l'homosexualité, problématique qui ne lui échappait pas, qui la concerne personnellement. C'est un moi faible, inachevé, utilisant des mécanismes de défense finalement mortifiants, mais aujourd'hui, l'inachèvement est valorisé. Voilà donc la thèse des observateurs de l'adolescence moderne. On cultive l'inachèvement du moi, l'inachèvement de la Bildung, de la formation. Dans Bildung, il y a Bild : image, et le mot même contient déjà un terme, une fermeture, c'est fixé. L'individu est toujours en formation et ce syntagme de formation continue, enfin ce cliché, va comme un gant à l'adolescent toujours mal formé, toujours ayant à se former, valorisé aujourd'hui. Donc le sujet n'a pas à s'engager pour toujours. Il faut essayer des rôles, des professions, des formations, différents pays, et en passant ainsi par plusieurs lieux de vie, plusieurs métiers, plusieurs amours et plusieurs familles aussi, ça ne peut pas faire de mal. Il faut toujours essayer quelque chose. Michel Foucault aussi vantait la vie comme expérimentation. Il faut tout essayer. C'est l'époque où François Regnault avait écrit sa pièce Mais on doit tout oser puisque…[12],  puisque il n'y a pas de rapport sexuel, c'est ça le sens du titre.

            Nos collègues, dans cette revue, décrivent l'opposition entre l’objet réel, objet de la libido toujours évité et inconstant et l’objet virtuel du consumérisme, machines, gadgets, ordinateurs. Comme disait la feuille de chou de ce matin à Gare de Lyon, Noël des ados, ça craint pour les euros. Donc des ados ingérables, explosifs, qui en réclament toujours plus, dont on ne peut pas vraiment dire qu'il y ait là un symptôme œdipien. C'est : pas de limites au contraire, tout est possible, exaltation de formes de jouissance illimitée, éventuellement sans partenaire, débranchée de l'Autre. Enfin, c'est la jouissance de l'Un que Jacques-Alain Miller a longuement développée dans son cours récemment. Les conduites à risque elles-mêmes, l'utilisation du corps comme d'une machine témoignent d'une jouissance qui ne serait pas touchée par la castration. Lacan, en 1973, a isolé deux affects caractéristiques de l'adolescent, l'ennui et la morosité. Concernant l'ennui, il décompose le mot pour le transposer dans son anagramme « unien ». Dans Télévision, vous voyez les lettres d'ennui se mettre à danser, changer de place comme dans les cartoons et c'est ça, la jouissance de l'Un qui curieusement tient le haut de l'affiche à une époque où, remarque Lacan, les rapports sexuels sont permis sans « répression », mot qu'il n'emploie jamais puisque chargé de l'idéologie de Wilhelm Reich sur la répression sexuelle. On jouit mal, c'est la faute à la famille, c’est la faute au capitalisme. C'est la répression sexuelle par le patriarcat qui est cause des névroses. Ça, c'était la chanson de mai 68.

            En 73, Lacan fait remarquer qu'au contraire, il y a des rapports sexuels sans répression et que c'est ça qui rend malade. C'est un renversement complet de la position des psychanalystes eux-mêmes qui étaient influencés par Wilhelm Reich et qui n'ont pas su répondre aux adolescents. À la question du pourquoi c'est la faute à papa, à la famille et au capitalisme, il fallait leur répondre quelque chose. Mais on ne peut pas le dire, ça fait réactionnaire de répondre sur la limitation de la jouissance, le rappel de l'interdit, ce n'est pas possible. Alors, il faut trouver autre chose à leur dire et que de leur rappeler qu'il y a des limites au « tout », qu'il n'y a pas de jouissance sans entrave – le mot d'ordre, c'était qu'on devait jouir sans entrave. Le lacanien doit leur expliquer que c'est au contraire l'entrave qui fait la jouissance. Certains s'étaient rendu compte de ça, mais, contrairement à Anna Freud, il ne fallait absolument pas faire l'éducateur, les aider à passer cette étape en les éduquant, en éduquant un peu la pulsion. Il fallait passer par d'autres systèmes que les mécanismes de défense. C'est Winnicott qui pensait qu'il ne fallait rien faire, c'est-à-dire ne pas faire le père, ne pas faire l'éducateur et surtout, ne pas essayer de les comprendre. À plusieurs reprises, dans le numéro 23 de Mental, sont notées quelques citations de Winnicott, mais je ne pratique pas beaucoup cet auteur. La position qu'il prend concernant la compréhension est assez amusante : les ados considérant, paraît-il, qu'ils ne sont pas compris, que personne ne comprend, il ne faut surtout pas essayer de comprendre parce que ça ramène à une position infantilisante des parents ou des éducateurs. Il ne dit pas exactement ce qu'il fait comme analyste, ni si c'est lui-même qui est pris comme objet ou bien s'il ouvre la voie à des objets nouveaux pour l'adolescent.

            Je ne suis pas un fanatique de Bauman  et de la société liquide, des amours liquides parce que je pense qu'au contraire, il y a de solides identifications chez les adolescents, mais des identifications mortifiantes, très surmoïques, y compris le pousse-à-jouir qui ne correspond pas à une libération sexuelle, qui est contraint par des impératifs. Lacan, vous le savez, a défini le surmoi non pas comme facteur d'interdiction, mais comme facteur de pousse-au-risque, de pousse-à-la jouissance. D'ailleurs, ce n'est pas mal de faire remarquer aux adolescents bravaches qui se croient tout permis, qu'ils sont aux ordres, pas des parents, pas des éducateurs, mais qu'ils sont aux ordres d'une « fiction ». C'est un syntagme qui est de la bouche de Lacan : « Vous êtes aux ordres de votre fiction. » C'est mieux que de dire : « Oui, mon cher, mais tout ça, c'est un fantasme. » C'est raconté par François Weyergans, à l'époque où il était encore assez jeune – je ne sais pas quel prix il a eu –, il était en analyse chez Lacan, –  il a écrit Le pitre[13]. Il y a des dialogues avec Lacan. Le type se vantait de ses conquêtes féminines tout en avouant qu'il y avait pas mal d'échecs et de fiasco et Lacan lui avait fait cette remarque : « Vous êtes aux ordres de votre fiction. » Ça m'a inspiré quelquefois, à quelques variantes près, en faisant remarquer à des ados à quel point ils étaient dans les prisons de la jouissance, à la fois le bourreau et la victime. C'est une variante entre ne pas faire le père ni l'éducateur, mais indiquer au sujet à quel point il est lui-même aux ordres d'une exigence, faire remarquer le côté impératif de la jouissance et non pas le côté libertaire ou festif. Ce n'est pas toujours la fête.

            Enfin, pour terminer le descriptif de la société liquide qui valorise la multiplicité des identifications, les alternatives identificatoires, eh bien, l'identité sexuelle aujourd'hui n'a pas la force qu'elle avait au temps de Freud, où l'identité sexuelle résolvait bien des problèmes. Non seulement, il y a une vacillation sur cette identité, mais elle est valorisée, par exemple, dans la promotion du concept de genre avec laquelle il faut y aller mollo si on ne veut pas passer pour réactionnaire. Du coup est valorisée par l'un de ces auteurs la communication qui va jusqu'à préconiser non seulement la sympathie ou l'empathie, mais l'identification à l'autre sexe. On vous recommande d’être bisexuel, idéologie qui, paraît-il, est partagée à l'IPA, ce qui ne nous étonne pas jusqu'à preuve du contraire – je résume les interventions de la revue Mental qui a l'air d'être informée sur la question. On ne s'étonne pas qu'à l'IPA, on soit réceptif à tout ce qui véhicule une idéologie de la communication des inconscients, d'écouter l'autre en soi-même, du contre-transfert, de toute ces lunes qui valorisent le versant de l'empathie et non pas le versant de la différence ou de l'étrangeté de l'Autre, notamment de l'Autre féminin, tellement sensible dans les écrits des auteurs du XIXe que je vous citais tout à l'heure.

            Donc on choisit son mode de vie, on choisit son genre, on choisit sa structure psychique et on doit se former indéfiniment, étudier indéfiniment. Il y a là un facteur de désidentification ou de réidentification permanent qui génère un affect bien précis pour ces auteurs, qui est l'angoisse, pas tellement du fait de ces variations d'identification, mais parce qu'elle bloque un accès à l'objet. En fait, on voit bien que c'est peut-être la grande différence entre l'idéologie des freudiens et ce qui circule dans l'air du temps, c’est que le problème de l'adolescence n'est pas identifié et il ne faut pas s'étonner parce que tout le monde valorise le processus de désidentification, être soi-même autre. Les freudiens comprenaient très bien que les critères d'une identification virile ou les critères d'une identification virginale, dit Lacan en 1938 - c'est un peu démodé maintenant -, ces critères de choix d'objet réduisaient fortement l'angoisse de la rencontre avec un objet indéterminé, qui n'est jamais choisi.

            Pour revenir à Anna Freud, le problème, c'est qu'elle fabriquait de l'ego, un nouvel ego. L'enfance, c'était la détermination du désir par l’Œdipe. Avec l'adolescence, les fixations œdipiennes, c'est terminé, mais le moi n'est pas assez fort et il faut le renforcer. Lacan, dans le Séminaire I[14] fait un retour à Anna Freud, pour la critiquer bien entendu, dans sa pratique de renforcement du moi. Le texte est cité par Lacan à la page 77 dans la traduction d'Anne Berman. Je n'ai pas eu le temps de chercher une autre traduction, ça a l'avantage d'être la même que celle citée par Lacan. Vous avez donc une page que Lacan s'est donné le mal de commenter, pas tout à fait ligne à ligne. Vous le trouverez aussi à la page 35 de son ouvrage Le moi et les mécanismes de défense. C'est un exemple de la pratique d'Anna Freud avec une jeune fille dont la cure est bloquée par le transfert, où l'on voit la place que prend Anna Freud pour renforcer les défenses de la fille. C'est Anna Freud qui empêche la fille de se livrer et qui veut la rectifier alors qu'elle a très bien compris d'où venait ce renforcement du surmoi qu'on va voir un peu en détail. Lacan ne commentait pas l'ensemble de l'observation, mais uniquement le point transférentiel qui est aussi celui qui nous occupe. Néanmoins, j'insisterai sur un point qui concerne les rapports de la fille à son père et qui montre que c'est là où ça se joue, que les mécanismes de défense, la crise du moi, etc., ont pour foyer une fixation amoureuse de la fille à son père et que les mécanismes de défense du moi sont très intéressants.

            C'est une jeune fille qui se fait analyser pour un état d'anxiété grave. Je n'ai pas vérifié si ce qui est traduit par anxiété, c'est Angst ou si c'est un autre mot. Cette anxiété trouble sa vie et ses études et un peu comme la jeune homosexuelle de Freud, elle fait cette analyse pour donner satisfaction à sa mère. Elle n’a pas plus envie de se faire analyser que ça. Néanmoins, elle est de bonne humeur. C'est de bon gré qu'elle me raconte les circonstances passées et présentes de sa vie. Son comportement à mon égard reste amical et franc, mais j'observe cependant qu'elle évite soigneusement dans ses récits de faire la moindre allusion à son symptôme et passe sous silence les crises d'angoisse qu'elle subit dans l'intervalle des séances. Lorsqu'il m'arrive d'insister pour faire entrer le symptôme dans l'analyse ou d'interpréter l'anxiété que trahissent certaines données des associations, le comportement amical de la patiente se modifie aussitôt. Donc vous avez une clinique sous transfert qui met en valeur justement des variations d'humeur qui oscille entre le sentiment amical et la colère. Elle déverse chaque fois sur moi un torrent de remarques ironiques et de railleries. J'échoue totalement… Elle parle de ses échecs, c'est pas mal, qu'un psychanalyste dise ça, c'est rare quand même. J'échoue totalement en tentant de rattacher cette attitude de la malade à son comportement à l'égard de sa mère. Ça, c'est nouveau, c’est : vous m'engueulez parce que vous me prenez pour votre mère. Les relations conscientes et inconscientes de la jeune fille avec sa mère offrent une image bien différente. Voilà que son ironie,… Ça, c’est le symptôme de la fille, l’ironie … son ironie, ses sarcasmes sans cesse renouvelés déconcertent l’analyste et pendant un certain temps, rendent inutile la continuation du traitement. La fille est ironique, elle ne prend pas au sérieux les interventions de l’analyste. Mais heureusement, madame Anna Freud saisi quelque chose. Une analyse plus approfondie montre que persiflage et moquerie ne constituent pas, à proprement parler,  une réaction de transfert – cela doit être mal traduit, on pourrait dire une réaction dans le transfert – et ne sont nullement liés à la situation analytique. C'est-à-dire que ça ne s’adresse pas à moi. Alors, à qui ça s'adresse ?  Vous allez le voir. La patiente a recours à cette manœuvre (ironique) dirigée contre elle-même, chaque fois que des sentiments de tendresse, de désir ou d’anxiété  sont sur le point de surgir dans le conscient. En fait, quand elle est prête à décrocher un aveu  sur ses sentiments ou ses dispositions affectives qui impliquent ses amours et notamment sa famille, elle se censure et se critique, de la même manière qu’elle censure Anna Freud, et qu’elle ironise sur elle. En fait, elle ironise sur elle-même. Plus est puissante la poussée de l’affect – là, c'est joli parce que  c’est les vases communicants, on voit le sujet s’approcher du refoulé – Plus est puissante la poussée de l’affect, plus la jeune fille met de véhémence et d'acrimonie à se ridiculiser elle-même. Madame Anna Freud a cru que l’ironie était dirigée contre elle-même, et elle se rend compte que l'ironie est dirigée contre l'affect, que c’est un effet de surmoi chez la fille. L’analyste n’attire que secondairement ces réactions de défense parce qu’elle encourage l’apparition dans le conscient des sentiments d’anxiété de la malade. Si l’analyste la boucle alors se dénude l’effet délétère du surmoi, de la censure des sentiments chez la fille. La connaissance du contenu de l’anxiété, même quand les autres dires de la patiente en permettent l’interprétation exacte, reste inopérante tant que toute tentative de se rapprocher de l’affect ne fait qu’intensifier la défense. Ça, ça va être le moteur de l’analyse des résistances. Si j’insiste pour qu’elle me parle de ses sentiments, de ses affects, de l’objet, c’est fini, j’en prends plein la gueule et la patiente aussi. Alors, qu’est-ce que je fais ? Je vais analyser la défense avant la pulsion. C’est ainsi que Lacan résume la déviation de l’ego psychology : interpréter la défense avant la pulsion, c'est- à-dire faire basculer  l’interprétation analytique du côté du moi, analyser le surmoi et laisser tomber l’Œdipe, laisser tomber les fixations du sujet à ses objets d’avant, et ne pas trop toucher à la demande d’amour ni à la sexualité. Il n’a été possible en analyse de rendre conscient le contenu de l’angoisse qu'après avoir réussi à faire remonter jusqu'au conscient et par là à rendre inopérant le mode de défense contre les affects par dépréciation ironique, processus qui jusqu'alors s'était automatiquement réalisé dans toutes les circonstances de la vie de la malade. Du point de vue historique, ce procédé de défense par le ridicule et l'ironie s'explique chez notre patiente Alors, d'où vient ce trait de ridicule et d'ironie ? [Il s'explique] par une identification avec son défunt père qui avait voulu enseigner à sa fille  la maîtrise de soi et se moquait d’elle chaque fois qu’elle se laissait aller à des manifestations sentimentales. Là,  il y a une phrase qui procède du bien dire : La méthode de défense contre l’affect fixe donc ici le souvenir d’un père tendrement aimé. C’est la signature de l’affect.

            Et alors, malheureusement, Anna Freud préconise que la technique qui s’impose en ce cas est d’analyser en premier lieu la défense de la patiente contre ses affects et non pas l’affect lui- même. Aucune construction n'est proposée concernant l'idéal du père auquel elle est identifiée. Qui était ce père qui voulait que sa fille se conduise comme un petit soldat ? Pourquoi ce signifiant de « se maîtriser » ? Est-ce qu’elle était fille unique ? Est-ce qu'il n’y avait pas de garçon ? Pourquoi il n’allait pas passer ses nerfs d’adjudant-chef sur son fils ? Peut-être qu’il n’y en a pas ? Tout ça, ça tombe dans les dessous. On ne sait rien du contexte parental qui fait que le type exigeait de sa fille justement qu’elle se conduise comme un petit soldat. Donc voilà un exemple de déviations qui se sont faites dans ce contexte où on voit néanmoins le cas avoir la structure dialectique entre le changement d’humeur et la reconnaissance de l’objet du désir. Donc ce sont des textes comme ceux-là qui  animent  Lacan lorsqu'il fait sa critique  de l’autonomie du moi, du moi non autonome que l’on veut aujourd’hui renforcer. Déjà dans la psychanalyse, on voulait le renforcer à l'époque de l'ego psychology, en 1950, mais maintenant, c'est une vulgate. Le moi autonome, l'idéologie contemporaine de l’individu au moi autonome, qui s'engendre lui-même, qui crée  ses propres valeurs, etc. Je pense que l’orientation de Freud lui-même, quand il a affaire à des adolescents pour autant qu'on le sache, était fidèle à l’ancienne technique, si on peut appeler ça technique – il vaut mieux dire fidèle à l'ancienne orientation – qui était de viser l’objet, le désir refoulé, la stratégie du sujet par rapport à son objet d'amour, et le symptôme qui en résultait, et pas du tout de faire la série des mécanismes de défense du moi.

            J'ai cité tout à l'heure « L'homme aux loups » de Freud. Cet homme n'est plus adolescent quand Freud l'analyse. Il prend d'ailleurs prétexte de cet épisode où il saute sur sa sœur pour montrer que rien ne se perd, que la vie psychique n'est pas exactement comme Pompéi, comme les fouilles romaines, comme les fouilles architecturales où on veut préserver les antiques. On en perd beaucoup, et finalement par déduction, on arrive à reconstituer le tout. Pour Freud, le psychanalyste est identifié à un architecte aussi, mais tout est là, rien n'est perdu, tout peut se déduire des symptômes, tout est écrit. Donc, l'histoire des stades, c'est du bidon. Il n'y a pas de maturité sexuelle, pas de dépassement d'un stade par l'autre. Ce sont les postfreudiens qui ont mis ça dans la tête des psychanalystes, qui ont dit qu'il y avait des stades à franchir. Freud prend l'exemple de l'homme aux loups à 14 ans pour montrer que toutes les positions qu'il avait jusque-là, marquées par l'inceste, sont demeurées. Il a donc tous les vices, l'homosexualité, la passivité par rapport au père, l'identification féminine et en plus, il est incestueux avec sa sœur.

            Le deuxième cas d'adolescent analysé par Freud, c'est la jeune homosexuelle[15], elle a 18 ans. Il y a Dora[16] qui est encore plus jeune, et sur son cas, il se trompe. Il fait une erreur sur l'objet. Notez que c'est en 1905 qu'il s'occupe de ça : l'objet du désir, l'objet œdipien. Là, il prend l'objet d'identification pour l'objet d'amour. Le fameux monsieur K. n'est pas un objet d'amour, c'est un objet d'identification. On retrouve le binaire : ou objet ou identification. Freud n'avait pas de doctrine de l'identification hystérique, pas de nouvelle doctrine avant « Le moi et le ça ». Il fait une erreur en 1905 et cela a des effets dans le transfert, on le voit bien, contrairement à ce qu'il dira plus tard dans Constructions en analyse[17], après tout, on peut faire n'importe quelle interprétation même si la construction est fausse, ça n'a pas d'importance, ex falso sequitur quod libet, comme disaient les logiciens médiévaux, à partir du faux, n'importe quoi peut venir. Là, ce qui vient après une erreur, c'est le transfert négatif. La fille le quitte. Donc, ce n'est pas l'adolescente qui fait un pied de nez au vieux qui prend la place du père - Freud prenait effectivement cette place-là -, c'est qu’il fait une erreur – le mot est dans Lacan -, et qu'il paie son erreur du transfert négatif de l'analysant. Il n'y a pas une disposition spéciale de l'adolescent à envoyer promener l'analyste. Il se passe la même chose dans le cas de l'homosexuelle, bien que, dit Lacan, ici, il voit mieux. Il voit mieux que dans Dora. Il voit mieux ce dont il s'agit dans la stratégie amoureuse de la fille, mais il échoue à se croire visé dans le réel par le transfert négatif. Il y a deux transferts négatifs : le transfert négatif de Dora qui est de la faute de Freud, et le transfert négatif entre guillemets de la jeune homosexuelle, parce que Freud a raison. Explicitons ça.

            Vous savez que Freud à cette époque distingue l'interprétation de la construction. C'est la première fois qu'il fait le distinguo que l'on retrouve dans le texte auquel je faisais allusion tout à l'heure. Il considère quand même le fait qu'il n'y a pas à balancer des interprétations ou  pratiquer le sadisme de la vérité tant que le sujet n'est pas prêt à les recevoir. Les constructions de l'analyste, c'est-à-dire la reconstruction du cas, les étapes de la libido, les étapes des identifications, la crise œdipienne, ses avatars, tout ça fait partie de la cogitation du psychanalyste, de l'Aufgabe du travail analytique qui n'est pas le travail de l'inconscient. Le psychanalyste ne travaille pas là avec sa subjectivité, mais avec les bribes de l'inconscient que lui livre le patient. Il doit faire, comme je disais, l'architecte, l'archéologue, recomposer ça dans le bon ordre. Qu'est-ce qui est notoirement décisif ? Historiquement, quel est le moment de la grande mutation où il pratique ce que Lacan appelle « la certitude des coupures de date » ? Est-ce que c'est à 6 mois ou à 1 an et demi ? C’est l’un ou l’autre. Coupures bien datées pour l'homme aux loups. Dans le cas  de la jeune homosexuelle, l'âge de 15 ans est décisif. À 15 ans, elle a une tuchè, une mauvaise rencontre. La mère est enceinte de son troisième enfant au moment où la jeune fille est à l'acmé de sa position œdipienne, elle aurait voulu un enfant du père. On a le sentiment que si la mère était tombée enceinte 6 mois avant, elle aurait franchi le pas. Là, il y a une mauvaise rencontre entre la structure œdipienne et l'évènement, entre l'automaton œdipien et la tuchè de la mère enceinte. Et à ce moment-là, il y a un choix insondable, le mot insondable est de Lacan, mais Freud dit choix quand même. A ce moment-là, elle choisit de rejeter les attributs de sa féminité et décida d'une position homosexuelle. La pulsion est entièrement liée à un je veux, à un vouloir. Freud fait la logique de tout ça et se demande s'il va lui dire ou pas. Tout dépend du transfert. Prudence. On peut penser – c’était son style - qu'il lui a dit. Après avoir fait sa construction pour lui-même, il a attendu le moment opportun, le kairos. Le moment de la communication n'est pas précisé dans le texte, mais très certainement il lui a dit, car on sait comment la fille y répondait. Elle y répondait de deux façons.

            D’abord, comme dans Construction en analyse,  elle ne disait jamais non. Elle disait plutôt oui aux propositions que faisait Freud. Mais vous savez qu'il dit attention, on accuse la psychanalyse d'avoir toujours raison. Quand le patient dit oui à ce que vous dites, vous êtes content, vous dites que le psychanalyste a raison. Mais s’il vous dit non, la maison ne brûle pas. S’il vous dit non, c'est qu'il n'est pas prêt à recevoir l'interprétation, ce n'est pas le moment opportun, ou c'est de la résistance et donc vous avez raison. Elle dit précisément non parce que vous dites le vrai et que le vrai est refoulé et inacceptable. Dans tous les cas, le psychanalyste a toujours raison. Freud ironise là-dessus, probablement se moque-t-il de ses collègues qui ne savent pas répondre logiquement à cette objection qui est probablement celle de Popper. On ne sait pas exactement. C'est l'hypothèse en tout cas. Ce pourrait être aussi de Wittgenstein. François Regnault qui a écrit un article sur « La preuve en psychanalyse » a lu des textes de Wittgenstein sur Freud de l'époque, qui sont antérieurs à Construction en analyse, ou qu’il aurait pu lire. En tout cas, il reprend un argument à la Popper : face, je perds et tu gagnes. Le psychanalyste a toujours raison. Conclusion, la psychanalyse est irréfutable.

            Le oui de l'analysant est donc aussi suspect que le non. Freud ne prend pas pour argent comptant le oui de la jeune homosexuelle à ses propositions. Il ne fait pas forcément signe de transfert parce qu'à un moment, elle se met à rêver, comme vous le savez, de mariage. Là Freud comprend qu'elle se fout de sa gueule, qu'elle rêve pour lui complaire. Voici la comparaison que fait Freud avec des accents de misogynie : ces dames chapeautées que vous promenez dans les musées pour les éduquer, leur montrer les grands chefs d'œuvres de l'humanité … C'est très intéressant, vraiment très intéressant. Elles se foutent comme de l'an 40 de ce que vous leur montrez. C'est la position de la jeune homosexuelle par rapport aux brillantes interprétations œdipiennes que fait Freud. Elle en rajoute une couche, pour lui : « continue, tu m'intéresses », en lui livrant des rêves de mariage avec des garçons. Elle me défie comme elle défiait son père, dit Freud. Vous connaissez sa construction. L'acting out de la jeune fille qui se promène dans la rue au bras de sa cocotte de dix ans plus âgée qu'elle est une monstration de sa perversion, on disait comme ça à l'époque, destinée au père, un père qui n'est pas présent sur la scène, elle ne le sait pas. Comme l'analyse se passe après l'acting out, et après le passage à l'acte suicidaire, Freud a dû lui dire et elle n'a pas fui.

            Néanmoins, Freud considère que le transfert est négatif. Pourquoi ? Parce qu'il est visé dans le réel. Comment ? Elle le prend pour son père. Elle le défie comme elle avait défié son père. Freud se dit alors que ce n'est plus la peine d'insister. Le transfert est une répétition : elle répète avec moi l'échec œdipien avec son père ; je l'envoie chez une collègue femme. Ce n'est pas une erreur que Freud paie d'un transfert négatif comme dans le cas de Dora, mais c'est une erreur au sens où il a sous-estimé le transfert, il en a méconnu la structure en tant que l'analyste est sujet supposé savoir. C'est le savoir de l'analyste qui est défié plutôt que la personne de Freud. Freud aurait pu imaginer d'autres stratégies : soit ne rien interpréter du tout, soit attendre encore pour l'interprétation, soit lui dire quelque chose sur son homosexualité, que sais-je encore. Mais il se sent visé dans le réel et il met fin à la cure. Il a dû lui interpréter – ce qui n’a pas dû lui plaire beaucoup - qu'elle voulait un enfant du père. Je n'ai pas la preuve, mais avec sa conception de la psychanalyse en deux temps, le premier étant la construction de l'analyste, le deuxième étant le moment opportun pour lui balancer sa construction et ensuite, il voit le résultat. La fille a vraiment des éléments de transfert positif. Mais en 1919, il n'a pas dû se gêner pour lui interpréter qu'elle voulait un enfant du père. Il a dû lui interpréter le passage à l'acte, le suicide, interpréter en termes signifiants, en termes symboliques, votre chute symbolise la réalisation de votre désir d'accouchement, en jouant sur le signifiant niederkommen  qui veut dire à la fois tomber et accoucher. Elle a quand même, semble-t-il, résisté à ça, et c'est Freud qui ne tient pas le coup quand il comprend que les rêves de transfert sont des rêves de transfert négatif.

            Donc on a à intérêt finalement à reprendre le cas comme Lacan le fait, du point de vue de la stratégie de Freud, qui est loin d'être une stratégie de rectification de l'ego, mais qui est une faute commise sur la nature du transfert. Le point de butée, c'est que la fille n'entend pas voir son mode de jouissance entamé par la vérité. Là, on a le chiasme vérité/jouissance qu'a évoqué plus tard Lacan – vérité, petite sœur de la jouissance – pour dire qu'il y a une limite aux effets de vérité, qu'il y a une impuissance de la vérité, le thème lacanien des années 70, d'impuissance de la vérité se vérifiant ici.

            Jamais la vérité n'a la puissance, n’a l’efficacité pour la redresser. Freud ne redresse pas l’ego, mais il a quand même l’idée d’en faire une hétérosexuelle. C’est du moins ce que croit la fille, c’est cela qui compte. « C’est mon père qui a dit à Freud  « Écoutez de quoi j’ai l’air avec une fille pareille, vous ne vous rendez pas compte, elle se trimballe dans les rues de Vienne avec une courtisane au bras, faites quelque chose ! » C'est pourquoi la fille, persuadée que Freud est sur les brisées du père, qu’il veut la rectifier, le défie alors sur le mode : « Cours toujours, fiche-moi la paix, je fais des rêves de mariage ». Freud n’est pas dupe mais il aurait dû voir ici que, de toute façon, lui balancer des interprétations au nom de la vérité ne toucherait pas la jouissance.

            Freud est un savant, un homme de vérité. Il est positiviste, spinoziste sans le savoir. Je vous cite approximativement un axiome du livre III de L'éthique : « Une affection qui est une passion cesse d’être une passion dès lors que l’on en prend une idée claire et distincte. Vocabulaire cartésien, une position intellectualiste. Freud fait donc en sorte que la fille obtienne une idée claire et distincte de sa passion pour que la passion s’évanouisse et qu’effectivement la fille soit en mesure de traverser son fantasme œdipien, mais elle n’a pas l’intention de le traverser parce qu’elle sait très bien qu’elle ferait le deuil de l’objet. D’ailleurs, la suite que l'on connaît de la vie de cette femme  donnera raison à cette hypothèse, non pas à Freud qui l’a envoyée ailleurs, mais à l’hypothèse que c’est une homosexuelle décidée, ce qu’elle est restée, homosexuelle, féministe, assez remontée contre la psychanalyse.

 

            Je suis intéressé par le suicide des adolescents. Je vais vous parler de deux cas qui sont dans le volume 23 de Mental. Il y en a un qui met en valeur l’impuissance de la psychanalyse, l’impuissance de l’interprétation, et l’autre qui met en valeur le contraire, ce que l’on peut faire avec un adolescent dans le transfert. Ma thèse, c’est évidemment que les adolescents sont extrêmement accessibles à la psychanalyse, aiment la psychanalyse. Le problème, c’est qu’il ne faut pas faire l’éducateur. Il faut être à la bonne place. Parfois, on n'est à aucune place du tout ou l’adolescent ne sait quelle place vous donner, comme dans cet exemple rapporté par Pierre Naveau. Ce n’est pas dans le cadre d’une analyse, mais d'une présentation de malade.

            Un adolescent, dont il ne précise pas l’âge, mais qui pouvait avoir une vingtaine d’années, n’a qu’une phrase dans la bouche : « Je veux mourir. Je veux mourir, c’est mon droit. » L’adolescent moderne donc : Les enfants ont des droits. J’ai des droits. J’ai le droit de mourir, personne ne peut m’en empêcher. Il n’y a que cela qui m’intéresse. Il est obsédé par cette pensée de telle sorte d’ailleurs qu’il ne passe pas à l’acte. Comme si, le dit Pierre Naveau, la pensée même, l’obstination de la pensée faisait objection à l’acte lui-même, comme si il lui manquerait quelque chose, cette jouissance-là de s’opposer aux adultes. Cette jouissance est dans l’affirmation que l'acte suicidaire est une chose qu'il vaut la peine de faire. À Pierre Naveau qui lui dit : « Mais enfin, j’ai une responsabilité. Il y a non- assistance à personne en danger. Je dois faire quelque chose pour vous. Et vos parents ? », Il répond : « Faites ce que vous voulez, je m’en fous !  Mes parents ne m’aiment pas. » Il ajoute quand même : « Personne ne me regrettera, tout ça n’a aucune espèce d’importance ». Pierre Naveau conclut qu’il n’y a rien à faire. Ce n’est pas un suicide – c’est moi qui dit le mot – ce n’est pas un suicide d’aliénation. C’est à l’époque où Jacques-Alain Miller avait réhabilité, restitué le binaire aliénation/séparation dont on voit très bien l'utilité pour le suicide. Pour Lacan, le suicide est un acte manqué, surtout quand il est réussi. Pourquoi ? Parce qu’une fois qu’il est réussi, une fois que le type s’est foutu en l’air, vous pouvez interpréter finalement. Tant qu’il ne s’est pas suicidé, c’est difficile à interpréter, mais après vous pouvez restituer les coordonnées signifiantes de son acte.

Marga  Karsz-Mendelenko — Mais c’est un peu tard…

Serge Cottet — Je cite une phrase qui est, je pense, dans Le savoir du psychanalyste[18]« Il n’y a d’acte que raté et c’est même la seule condition d’un semblant de réussite. » En effet, se manquer, c’est une réussite de l’inconscient. Le sujet ne savait pas que ce qu’il voulait, c’était le ratage. La suite : « c’est bien en quoi le suicide mérite objection ». A mon avis, c’est qu’après-coup, il est interprétable. C’est un effet de l’inconscient. Là, Lacan situe le suicide dans l’Autre, soit comme réponse à l’Autre, soit comme demande à l’Autre, soit comme défi de l’Autre - c’est le cas de la jeune homosexuelle. On est dans le défilé du signifiant de l’Autre pour en rendre compte. Mais on veut opposer ce genre de suicide au suicide antique de maîtrise absolue, de ne rien vouloir savoir de l’Autre, de prendre congé de l’Autre, de n’avoir rien à lui demander, de ne pas avoir à le provoquer et qu’on appellera suicide de séparation. Se séparer, c’est l’acte authentique pour Lacan, pas le suicide. L’acte authentique, c’est l’acte qui vous sépare des effets de l’inconscient. Le sujet qui se suicide croit se séparer de l’inconscient en se foutant en l’air, mais en fait on peut montrer, jusqu’à une certaine limite, justement laquelle, qu’il est assujetti aux signifiants de l’Autre. Donc le cas présenté par Pierre Naveau est effectivement assez désespérant car on ne voit pas ce que l’on peut faire pour le gamin. Il est vrai que cela se passe dans un lieu public, que peut-être le sujet maintenait cette attitude provocatrice : personne ne peut rien pour moi, le public représentant l’ordre de l’Autre : personne ne peut rien pour moi  et de toute façon je suis maître du jeu. Pierre Naveau ne lui a pas proposé autre chose à ma connaissance. Je n’en ai pas parlé avec lui, mais c’est assez impressionnant.

            Par ailleurs, Hélène Bonnaud cite l’exemple d’un jeune garçon qui a à peu près le même âge, qui est un fort en thème, est l’aîné d’une fratrie de trois ou quatre garçons, promis à un grand avenir de polytechnicien, est un grand matheux et en même temps un grand musicien. Donc il a des assises symboliques assez fortes qui, semble-t-il, sont des assises suppléantes. Il y a le mot suppléance, elle ne le dit pas, mais probablement, elle pense que le sujet est psychotique. Ce n’est pas le diagnostic qui importe dans ce cas là. À un moment, ce brillant sujet promis à une grande réussite sociale, se voit congédié par sa fiancée. À ce moment-là, plus rien n’existe, et il fait un voyage pathologique du côté des falaises d’Étretat pour se foutre en l’air. À ce moment-là, il a le réflexe de brancher son portable et il s’aperçoit qu’il y a une série de mails qui témoignent tous de l’angoisse de sa famille, de ses parents et de ses amis qui se demandent où il est passé et ça le retient un moment. Il redescend de sa falaise et il se retrouve après des intermédiaires chez Madame Blancard. Il lui dit : « Ravi de venir vous voir, mais vous savez, vous ne pouvez rien pour moi. » Il reste quelques séances, il ne revient plus, mais il laisse une lettre manuscrite sous sa porte en lui disant : « Voilà, je m’en vais. Finalement, ce n’est pas pour moi, la psychanalyse. » Alors, comme pour les SMS, le portable, elle le rappelle sur son portable, lui dit de revenir et lui fait une interprétation sous transfert. S’il n’y avait pas eu l’élément transférentiel – je viens, je pars, je reviens et je repars –, elle ne lui aurait peut-être rien interprété, ou bien sa manœuvre aurait été ininterprétable. Mais sous transfert, elle peut lui dire finalement : « Vous vous effacez. C’est votre stratégie pour vérifier quelque chose : est-ce que vous manquez à l’autre ? » Une béance s’ouvre pour lui qui n’est plus la béance mortelle de la falaise d’Étretat, le vide, mais le manque de l’Autre ou le manque dans l’Autre, qu’il peut manquer à l’Autre. Alors, elle lui fait tout un laïus en quoi il peut manquer à l’Autre, et le type est sauvé. Voilà. C’est toujours l’Autre qui lui demande quelque chose, tandis que dans le cas de Pierre Naveau – d’ailleurs c’est son expression – le sujet est désabonné à l’inconscient. Et là, comment vous faites pour le réabonner ? Je ne dis pas que c’est impossible, mais les exemples ne nous le disent pas.

            Je finis par un beau texte de Durkheim[19]. C’est la bible des sociologues, mais ça pourrait être un guide pour les psychanalystes pour toutes les questions relatives au suicide. Durkheim est sans état d'âme, il ne fait pas de psychologie. Il n’a que l’outil mathématique et statistique à l’époque pour essayer de donner des explications, surtout pas de compréhension, des explications statistiques. Il vous explique pourquoi les protestants se suicident plus que les catholiques, pourquoi on se suicide au printemps quand les arbres fleurissent et non pas en hiver ou en automne comme tout le monde le croit, pourquoi les garçons se suicident deux fois plus que les filles, pourquoi les riches se suicident plus que les pauvres, et il lui faut une explication par le degré d’intégration sociale, c'est-à-dire pour nous : le champ de l’Autre. C’est le champ symbolique de l’Autre qui décide des conditions d’immunité.

            Ce qui intéresse Durkheim, ce n’est pas d’où vient le suicide, le suicide c’est un phénomène normal, tout comme le crime est un phénomène normal. Sans rire ni pleurer, la société est la société, et les lois sont faites pour être transgressées, et c’est même cela qui assure leur consistance. Si on ne les transgressait pas, ça ne servirait à rien, on n’en aurait pas besoin. Le suicide, c’est la même chose : il y a un courant suicidaire dans la société ; dans toutes les sociétés, il y a un courant suicidaire comme une sorte de substance permanente, et le problème de la société, c’est de savoir comment elle en préserve les individus : par des institutions, par une intégration. Est-ce que la religion intègre ?  Statistiques les protestants, les allemands, les français. De toute façon, on est en 1900. Durkheim est socialiste, bouffe du curé, c’est le petit père Combe, l’époque anticléricale française, c’est 1900. Son étude a été rééditée en 1930. Quelles sont les institutions, quel est l’ordre symbolique, dirait-on, qui préserve le mieux ? Il n’y en a pas, c’est le foutoir. La religion ? Tout le monde s’en fout. La famille ? Elle se décompose complètement. Les jeunes sont sans limite. Il faut des corps intermédiaires entre la famille et la société : des associations laïques. Ça se termine comme cela : il faut « une nouvelle morale sociale ». Ce binaire sociologie/morale a duré en France au moins jusqu'en 1968, en tout cas, à la Sorbonne, j’y étais. Quand je passais l’agrégation, à cette époque-là, il existait en philosophie un  Certificat de Morale et de Sociologie, la vieille tradition durkheimienne. Il y avait deux épreuves avec des professeurs complètement différents. Morale et Sociologie, ce combinat vient de Durkheim. Cependant il y a un chiasme dans son livre sur le suicide. Il y a quand même des choses bizarres. Il y a toujours le courant suicidogène contre lequel parfois on ne peut rien. Alors bien sûr, il réserve tout un chapitre à la pathologie, mais cela ne l’intéresse pas, ce sont les causes sociologiques qui l’intéressent, celles qui peuvent réduire la tendance suicidaire. À un moment, il cite un texte de Lamartine qui fait, non pas l’éloge du suicide, mais l’éloge  du néant. C'est dans Raphaël[20] que je n’ai pas relu.  Ça doit concerner un jeune homme qui fait la déclaration suivante : « La langueur de toute chose autour de moi était une merveilleuse consonance avec ma propre langueur. Elle l’accroissait en la charmant. Je me plongeais dans des abîmes de tristesse. Mais cette tristesse était vivante, assez pleine de pensée, d’impression, de communication avec l’infini, de clair-obscur dans mon âme pour que je ne désirasse pas m’y soustraire. Maladie de l’homme, mais maladie dont le sentiment même est un attrait au lieu d’être une douleur, et où la mort ressemble à un voluptueux évanouissement dans l’infini. J’étais résolu à m’y livrer désormais tout entier, à me séquestrer de toute  société qui pouvait m’en distraire, et à m’envelopper de silence, de solitude, de froideur. Au milieu du monde que je rencontrerais là - c'est-à-dire l’autre monde celui du néant -,  mon isolement d’esprit était un linceul à travers lequel je ne voulais plus voir les hommes mais seulement la nature et dieu. » Durkheim remarque qu’il y a quand même un Autre dans l’affaire qui ne le préserve pas, là, du suicide. Cet Autre, remplacé par la société, dans l’esprit de Durkheim pourrait l’en préserver. Donc voilà une note optimiste, n’est-ce pas, qui permet de penser que le suicide des jeunes n’est pas une fatalité si on trouve les signifiants de l’Autre à quoi l’accrocher, signifiants que le psychanalyste a à inventer.

 

                

 

 

 

 

 

 

 



[1]        Freud Anna, Le moi et les mécanismes de défense, traduit par Anne Berman, Paris, P.U.F., 1ère édition, 1967.

[2]        Freud Anna, op. cit., pp. 123-124.

[3]        Ibidem

[4]        Ibidem

[5]        Freud Anna, « Le moi et le ça à l'époque de la puberté », chapitre XI, Le moi et les mécanismes de défense, op. cit., p. 123.

[6]        Freud Sigmund, « Le moi et le ça », Essais de psychanalyse,  1915-1923, traduit par S. Jankélévitch, Paris, Payot, 1948.

[7]        Freud Sigmund, « Au-delà du principe de plaisir », Essais de psychanalyse, op. cit. 

[8]        Freud Sigmund, Trois essais sur la théorie de la sexualité, remaniés de 1905 à 1924, Œuvres complètes, tome V, Paris, P.U.F., 1989.

[9]        Freud Sigmund, « L'homme aux loups », 1918, Cinq psychanalyses, Paris, P.U.F., 1984.

[10]      Yonnet Paul - Famille, I, Le recul de la mort : l'avènement de l'individu contemporain, Paris, Gallimard, 2006.

[11]      Bauman Zygmunt - L'amour liquide : de la fragilité des liens entre les hommes, Hachette, 2004.

[12]      Regnault François, Mais on doit tout oser puisque…, Paris, Navarin, 1981.

[13]      Weyergans François, Le pitre, Paris Gallimard, N.R.F., 1973.

[14]      Lacan Jacques, Le Séminaire, livre I, Les écrits techniques de Freud, Paris, Seuil, 1975, p. 77.

[15]      Freud Sigmund - Sur la psychogénèse d’un cas d’homosexualité féminine (1920). In Névrose, psychose et perversion. Editions PUF. Paris, avril 1981. Pp. 245-270

[16]      Freud Sigmund – Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora) (1905), Cinq psychanalyses, Editions PUF. Paris avril 1984. Pp. 1-91.

 

[17]      Freud Sigmund – Constructions dans l'analyse (1937) –, in  Résultats, idées, problèmes, II(1921-1938), Paris, PUF, 1985. Pp 269-281.

[18]      Lacan Jacques, Le Séminaire, livre XIX,  …ou pire, le savoir du psychanalyste, Paris, Seuil, 2011.

[19]      Durkheim Émile, Le suicide : étude de sociologie, Paris, Félix Alcan, 1897.

[20]      Lamartine Alphonse de, Raphaël, 1849, Édition Aurélie Loiseleur,  Paris, Gallimard, « Folio classique », 2011.

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